‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 168 sur 275 · VOTE DE L'ADRESSE · texte numérisé non relu

VOTE DE L'ADRESSE

de toute la droite, de toute la gauche, de presque tout le centre gauche et d'une partie du centre droit. La majorité était évidente ; M. de Villèle, sur lequel tous les yeux étaient fixés, se leva à moitié pour la suppression, quand il fut sûr qu'elle ne passerait pas et que son exemple n'entraînerait personne. Il croyait s'être ainsi ménagé avec tout le monde, surtout avec le duc de Richelieu, mais en cela il s'était trompé. Dès ce moment, son hostilité contre le ministère fut considérée comme manifeste; M. de Richelieu lui-même ne dut plus se faire d'illusions. Il est certain que si M. de Villèle avait voulu se prononcer, il pouvait donner la majorité au ministère; il s'y est refusé sur la politique extérieure, sur laquelle je lui avais donné tant de renseignements et d'explications à la suite desquels il avait exprimé sa complète approbation t

Quant à M. de Serre et à M. Laine, l'impression que fit sur leur esprit l'union de la droite avec les libéraux de toutes nuances fut terrible. Ils en furent d'autant plus accablés qu'ils l'avaient toujours regardée comme impossible. Le succès de cette coalition était l'œuvre de M. Royer-Collard. M. de Serre ne put se dissimuler qu'il avait eu tort de ménager si peu cette ancienne amitié ; le tort de M. de Serre ne doit pas excuser celui de M. Royer-CoUard. Il y a loin entre manquer de procédés dans une liaison politique et sacrifier l'intérêt public à son ressentiment. M. Royer-Collard ne pouvait se dissimuler qu'il travaillait à faire tomber le pouvoir entre les mains d'un parti dont il n'estimait ni les principes ni les lumières, qu'il combattait depuis huit ans et dont il était impossible qu'il ne redoutât pas les écarts.

L'ensemble de l'adresse fut adopté tel que l'avait rédigé la commission. Plusieurs membres du conseil, surtout M. Laine, étaient d'avis que le Roi ne s'exposât pas à entendre la lecture d'une pièce que ses ministres avaient déclarée injurieuse pour lui. Sa réponse serait sans doute

sévère, dès lors la scène aurait un caractère pénible pour tout le monde. On s'était à peu près décidé à faire demander l'adresse au président de la Chambre par le ministre de l'intérieur, qui lui remettrait ensuite la réponse du Roi; mais dans une conférence qu'on eut avec M. Ravez, il fit observer que d'après le règlement sur les communications entre les pouvoirs publics, l'adresse devait toujours être portée par une députation ; on avait le choix entre la grande et la petite députation ; la première était reçue avec beaucoup de solennité dans la salle du Trône; la seconde ne se composait que du bureau, était admise sans aucun appareil dans le cabinet particulier du Roi. L'adoption de la forme la moins solennelle serait un signe de mécontentement. Il fut, de plus, décidé que Sa Majesté ne souffrirait pas devant elle la lecture de l'adresse, qu'elle la recevrait des mains du président et lui remettrait sa réponse. Le projet de réponse que devait faire le Roi fut présenté à l'approbation de Sa Majesté dans un conseil qui eut lieu le 29 novembre. Le Roi était très assoupi, et, la veille, M. de Richelieu l'avait trouvé assez froid.

Le ministère était décidé à savoir jusqu'à quel point il était désormais permis de compter sur son appui. Le projet ayant donc été lu, M. de Serre, qui l'accompagna de commentaires très chaleureux, finit en déclarant que si Sa Majesté ne jugeait pas à propos de l'adopter, il se verrait dans la nécessité de lui demander la permission de se retirer. M. Laine et tous les autres ministres se prononcèrent dans le même sens ; je me permis une observation sur laquelle j'appelais l'attention du Roi. Dans un gouvernement constitutionnel, il fallait prévoir le cas où le souverain préférerait le renvoi de ses ministres aux embarras que pourrait entraîner la continuation de leur présence. Pour adopter le projet qui lui était soumis, il fallait que Sa Majesté fût bien résolue à conserver le ministère actuel, car l'abandonner après un engagement si hautement pris serait

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