PROJET DE RETRAITE DE M. PASQUIER
« seule pensée qui puisse me troubler. Assurez donc le « maintien du duc de Richelieu à la tête des affaires , et « tenez ma démission pour donnée. Je crois qu'il vaut « mieux que ce ne soit pas moi qui la lui porte, par la « simple raison que sa délicatesse l'obligerait vis-à-vis de a moi à une plus vive résistance. Je vous donne donc carte « blanche. Je crois que vous serez aidé par M. Laine; il est « depuis longtemps persuadé que les choses ne peuvent (( aller comme elles vont; il connaît le mauvais vouloir du « parti contre moi et ne peut douter que je ne sois un ob- « stacle. Une seule chose me tient au cœur; j'ai déjà vu « une fois dissoudre un ministère présidé par M. de Richeu lieu, je puis apprécier le mal qui en est résulté pour mon « pays. Je n'avais aucune responsabilité dans sa chute, « j'avais, au contraire, fait tout ce que j'avais pu pour « l'enripêcher; aujourd'hui plus que jamais, je tiensàn'avoir « rien à me reprocher si un aussi fâcheux événement se « produisait; sous cette réserve, je consens à tout. Tout « m'est indifférent. Faites donc venir au plus tcU M. Laine, « entendez-vous avec lui, parlez tous les deux en mon nom, « et soyez assurés que je ne vous démentirai pas. »
Une heure après, je recevais cette réponse de M. de Serre : « J'ai, mon cher ami, suivant votre intention, communiqué « votre résolution à M. Laine. Il la trouve belle, y verrait « une chance de salut, si elle n'entraînait pas, à l'égard du « duc de Richelieu, les conséquences qu'il redoute comme M vous ; mais il croit que vous seul pouvez en faire l'ouver- « ture à M. de Richelieu de manière à le convaincre, quant w à vous et quant à lui-même. Nous vous aurions proposé « d'en causer à nous trois, mais il est déjà tard et le temps « presse. Nous attendons beaucoup de vous, mais rien qui « soit au-dessus de votre dévouement. Je vous demande « toujours le secret sur ma démarche, vous en pénétrerez « les motifs, au besoin je vous les dirai. »
On voit que ces deux messieurs étaient fort pressés d'ar-
river au résultat. Je répondis d'abord : a Je reçois votre « réponse, mon cher collègue, je regrette beaucoup de « n'avoir pu assister au petit conseil que vous avez tenu. Je « vous aurais montré qu'il est impossible que la chose ait « le moindre succès auprès du duc de Richelieu si elle n'est « produite que par moi et en mon nom seul. Il n'y verra de (( ma part que découragement, désir de sortir d'une posi- « tion difficile, bref, il m'enverra promener et ne m'écou- « tera seulement pas. Cela est sûr. La chose ne peut être « bien introduite auprès de lui que par des tiers et des tiers « comme vous, ayant voix et voix prépondérante au cha- « pitre. Tenez cela pour certain, et agissez en conséquence. »
Puis, après mûres réflexions, ne voulant pas qu'on pût jamais m'imputer d'avoir, par ma résistance à un vœu si clairement exprimé par des collègues, aggravé les embarras de la situation, j'écrivis le soir au duc de Richelieu la lettre suivante, et la lui fis remettre par M. de Rayneval le lendemain matin, 29 :
« Ma conscience m'oblige. Monsieur le duc, avant que « vous preniez les derniers ordres du Roi sur l'adresse, « surtout avant que vous fassiez rien pour l'entraîner dans (c une résolution qui, au fond, n'est pas dans son inclina- « tion, de vous révéler une partie de la situation ministé- « riclle, que vous ne connaissez pas encore et que je ne « vous dévoile qu'avec la plus grande affliction. Je suis « obligé de donner ma démission, il m'est démontré que je « suis un obstacle à la marche de votre ministère. M. de « Serre et M. Laine pensent à cet égard absolument comme « moi, et je crois que si vous voulez causer avec eux, ils ne « vous dissimuleront pas leur pensée. Il est donc indispen- « sable que je me retire; soyez-en sûr; avec ma retraite, il « se peut que votre dévouement au Roi et au pays soit « encore couronné de succès, elle calmera beaucoup d'ir- « ritations. Elle ne vous oblige à prendre aucun nouveau « collègue, puisque vous vous chargerez du portefeuille des