‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 175 sur 275 · RETRAITE DU CABINET RICHELIEU · texte numérisé non relu

RETRAITE DU CABINET RICHELIEU

aux instances si pressantes faites pour le retenir à la fin de 1818; mais c'est que depuis dix-huit jours le temps avait été mis à profit. Par l'intermédiaire de Mme du Cayla, on avait fait parvenir bien des insinuations, inspiré bien des méfiances. On avait surtout exploité le besoin de repos, que la fatigue de l'âge et le poids des infirmités font^si lourdement sentir. « Pourquoi, avait-on répété à Louis XVIII, « vous engager dans une lutte qui troublera le reste d'une « vie si précieuse, qui peut-être en abrégera le cours? « N'avez-vous pas éprouvé assez de chagrins, de traverses, « de douleurs? Les ennemis de votre ministère ne sont « plus, comme il y a deux ans, les ennemis de votre trône. « Au contraire, ce sont les plus dévoués, les plus fidèles de « vos serviteurs, tous ceux qui depuis trente ans ont souf- « fert pour votre cause. Que risquez-vous en prenant un « ministère sincèrement royaliste? Avec lui le parti libéral a sera réduit à l'impuissance, tandis qu'avec le ministère « actuel, s'il n'est pas encouragé, il est du moins ménagé, « c'est un épouvantail qu'on croit utile de conserver pour « vous tenir dans une sorte de tutelle et pour se rendre « nécessaire. Vous avez tout à gagner à secouer le joug de « ce petit nombre d'hommes qui se targuent du mérite de (( quelques services rendus. Séparez-vous d'eux, et au lieu de « ces perpétuelles divisions dont vous êtes fatigué, qui vous « poursuivent jusque dans votre famille, vous jouirez enfin « d'un repos et d'un cahne complets. Qui donc pouvez-vous « regretter dans ce ministère, dont tous les membres sont <( plus ou moins des hommes de la Révolution? Le duc de a Richelieu lui-même vous a-t-il jamais donné une marque « d'attachement personnel? Il aflfecte d'exercer sur vos « volontés une puissance absolue. Laissez-le s'en aller. Il « ne manquera pas de vous en faire bientôt la proposition. « Il n'aura donc pas à se plaindre, puisque vous n'aurez « fait que céder à son désir. »

Une seule chose troublait encore l'esprit du Roi et offus-

quait sa raison, c'était Talliance de la droite avec la gauche; mais on ne négligea rien pour lui faire comprendre que le mal n'était que passager, que les libéraux seraient remplacés dans la majorité par un beaucoup plus grand nombre de royalistes timides qui n'osaient pas se déclarer contre un ministère soutenu par le Roi (1). L'attitude du Roi ne pouvait manquer d'édifier le duc de Richelieu sur ses véritables sentiments. Avant de prendre un parti décisif, il lui restait à tenter une dernière épreuve. Il demanda, le lendemain matin, une audience à Monsieur. La conférence fut assez longue. Toujours en affectant de ne pouvoir donner que des conseils, le prince insista beaucoup sur la nécessité d'une combinaison dans laquelle, en gardant seulement de l'ancien ministère M. de Serre et M. Roy, M. de Richelieu s'arrangerait avec MM. de Villèle et de Corbière. Il fut facile à M. de Richelieu de répondre en racontant au prince le conseil qu'il avait reçu la veille de la bouche du Roi, et l'exemple qu'il avait tiré des coutumes anglaises. Il fallait cependant arriver à quelque chose de net et de positif. M. de Richelieu, après un court et énergique exposé de toutes les indignes manœuvres qui se pratiquaient dans la Chambre des députés et des déplorables conséquences qu'elles avaient eues, finit par dire à Monsieur

(1) Malgré les services que ce ministère avait rendus depuis deux ans, il faut bien reconnaître qu'il n'avait jamais eu le don de plaire à Louis XVIII. Excepté M. Portai, qu'il avait pris à gré parce qu'il le tenait pour l'ami fidèle de M. Decazes, il n'avait de penchant pour aucun ministre. J'avais, pendant un certain temps, paru lui plaire, il m'avait témoigné une certaine confiance jusqu'à la violente expulsion de M. Decazes. Depuis ce moment, il me reprochait dans son cœur de n'avoir pas pris avec assez d'ardeur la défense d'un collègue malheureux dans les Chambres . M . Decazes n'avait pas manqué d'accroître cette disposition par les plaintes dont sa correspondance avec Sa Majesté était remplie. M. de Serre était encore bien plus suspect que moi, et pour les mêmes causes. Quant à M. Siméon, à M. Roy et à M. de Latour-Maubourg, rien, dans leurs sentiments ni dans leurs antécédents, n'était de nature à attirer la sympathie du Roi. Nous aYions été des instruments utiles, nécessaires, subis avec plus ou moins de résignation et dont on devait se débarrasser sans regrets.

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