RETRAITE DU CABINET RICHELIEU
que tout ce tumulte ne serait cependant qu'un vain bruit s'il voulait bien employer son influence pour ramener à la raison les membres de cette Chambre qui faisaient plus particulièrement profession d'être ses serviteurs et de n'agir que suivant ses ordres, de n'obéir qu'à ses volontés. Sur quoi, Monsieur lui répondit qu'il se trompait fort en lui supposant un tel pouvoir, que d'ailleurs il s'était imposé la loi de ne plus se mêler désormais de rien : a Je parle trop « sérieusement, répliqua le duc, pour que Monsieur puisse « croire que j'accepte une telle réponse. Je viens d'ailleurs « lui demander de tenir une parole donnée. Il ne peut avoir « oublié que dans les premiers moments qui suivirent la « mort de son fils, il employa les instances les plus vives « pour me décider à reprendre au milieu de cette horrible « crise la direction des affaires. Je ne cédai que sur sa « parole formellement donnée que tant que je conserverais « cette direction, lui et tous les siens me seconderaient en « tout ce qui dépendrait d'eux, et que je pouvais compter ce sur sa fidèle assistance et sur la leur. Monseigneur, c'est « cette parole de prince^ donnée à un gentilhomme, qmje réclame. »
A cette attaque si directe Monsieur répondit par ces mots qu'il affecta de dire de l'air le plus dégagé : « Ah ! mon « cher duc, vous avez pris aussi les syllabes par trop à « la lettre, et puis les circonstances étaient alors si diffi- « cilesl» M. de Richelieu pour toute réponse le regarda en face, puis, tournant le dos, sortit de l'appartement en tirant la porte après lui, avec une violence qui surprit les gens de service.
Et ce fut le dernier entretien politique qui ait eu lieu entre ces deux hommes. Un quart d'heure après cette scène, M. de Richelieu était dans mon cabinet; je fus effrayé en le voyant entrer si pâle et si agité. Je lui demandai ce qui pouvait le troubler ainsi : a Je suis accablé, me dit-il, par « ce que je viens d'entendre. Je suffoque d'indignation, j'en a baisse les yeux de honte pour celui dont je vais vous
« redire les paroles. » Alors il me raconta ce que je viens d'écrire (1). Puis dominant sa douleur, il me dit : « Voyons « ce qu'il nous reste à faire. Impossible de marcher avec « cette Chambre. La majorité qui s'est prononcée contre <c nous a pour chef Monsieur. Peut-être serait-il encore pos- « sible de faire signer par le Roi l'ordonnance de dissolution. « Peut-être pourrait-on s'adresser au pays et obtenir de lui (( la justice que nous refusent les coteries politiques. Dans « ce cas, quel serait le vaincu? Le frère du Roi, l'héritier « présomptif du trône, que la santé précaire du vieux Roi « peut appeler très prochainement à recueillir son héritage. « Vous me le disiez vous-même il y a trois mois, monsieur (( Pasquier, nous ne pouvons pas le compromettre, nous ne « pouvons pas affaiblir son autorité. Depuis deux ans, nous « avons tout fait pour développer, pour affermir les senti- « ments monarchiques, ce n'est pas à nous de comproc( mettre cette œuvre patriotique. Nous ne pouvons encourir « de pareilles responsabilités. Laissons donc le pouvoir à « ceux qui le convoitent avec tant d'ardeur. Nous laissons « le parti de la Révolution impuissant et désarmé, la France « calme et prospère, une armée réorganisée, dos finances « rétablies, un crédit qui n'a jamais été meilleur. L'avenir « nous rendra justice, nos consciences nous laisseront jouir « d'un repos bien mérité après nos laborieuses années. » Notre parti fut donc pris, tous les membres du ministère l'approuvèrent avec joie. Le duc de Richelieu porta notre démission au Roi dans la matinée du 12 décembre. Non seulement Sa Majesté n'y fit aucune objection, mais elle dit à M. de Richelieu : « Vous ne pouviez pas prendre « un autre parti sans vous abaisser, l'abandon d'un seul
(i) Le duc de Richelieu, dans un très court mémoire qu'il a laissé, et n'a montré qu'à quelques amis auxquels il voulait expliquer sa conduite, a raconté cette scène. Sa délicatesse ne lui a pas permis de retracer les faits avec autant d'exactitude que je le fais, n'ayant pas les mêmes scrupules ; mon récit rigoureusement vrai ne doit être lu que par une postérité assez lointaine.