‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 178 sur 275 · CRAINTE DU DUC DE RICHELIEU · texte numérisé non relu

CRAINTE DU DUC DE RICHELIEU

cachait au fond de son cœur une profonde blessure, la droiture de son âme avait été blessée par tant d'injustices. Il avait avec la conscience du bien qu'il avait fait, le sentiment de celui qu'il pouvait faire encore, et lui qui avait quitté si volontairement et avec tant d'empressement les affaires, se consolait difficilement d'en avoir été arraché. Ce n'était pas seulement une administration nouvelle qui prenait la place du cabinet présidé par lui, une politique absolument contraire avait triomphé et devait s'imposer au pays. Depuis la Restauration, il n'y avait eu chez les hommes appelés au pouvoir que des divergences sur les moyens à employer pour réparer les maux causés par la guerre, l'invasion, pour apaiser les passions, réconcilier la France ancienne avec la France moderne en donnant satisfaction aux intérêts de l'une et de l'autre. Telle avait été l'idée dominante de tous les ministres de Louis XVIII et du Roi lui-même depuis 1815 jusqu'au ministère du 15 décembre 1821. Ceux qui le composaient se croyaient d'autres devoirs envers la monarchie, ou du moins s'en laissaient dicter d'autres. Avaient-ils raison? L'opinion publique allait-elle les suivre dans la voie nouvelle, allait-elle renier toutes les idées, tous les principes proclamés en 1789, assister impassible à la reconstruction d'une société dont elle avait com battu avec tant de violence les tendances, les préjugés, les privilèges? Ces pensées troublaient l'esprit si élevé du duc de Richelieu, alarmaient son patriotisme. Il m'en faisait confidence avec un affectueux abandon, et je partageais ses alarmes. Les occasions ne manquèrent pas, où la divergence profonde qui nous séparait désormais du gouvernement allait s'affirmer publiquement.

Le nouveau projet de loi sur la presse, destiné à remplacer celui de M. de Serre, fut présenté à la Chambre des pairs. Bien que très modérée et très fondée, l'opposition que se permirent quelques personnes du dernier cabinet causa une vive humeur non seulement au nouveau ministère,

mais au Roi lui-même, surtout à Monsieur. Dès ce jour aussi les manières de la cour avec le duc de Richelieu changèrent; le Roi lui témoigna une grande froideur et Madame fut même plus d'une fois désobligeante pour lui. Il eut le tort de trop s'en apercevoir, les journaux royalistes ne parlèrent que de « l'heureuse révolution ministérielle du mois de décembre » .

Les plus violentes attaques se produisirent à la tribune de la Chambre des députés. Il eût été bien facile à M. de VillMe de les faire cesser, d'en faire sentir rinconvenanec. Ces impressions douloureuses que M. de Richelieu aurait dû dédaigner, avaient ébranlé sa santé. Il avait résolu d'aller en Crimée retrouver le souvenir des années heureuses qu'il avait passées dans ce pays, au milieu de populations qui n'avaient pas oublié son nom. Il voulait revoir les rives de la mer Noire, Odessa, et jouir du spectacle d'une prospérité qui était son ouvrage. Là du moins, dans cette seconde patrie, il était assuré de retrouver la justice et la reconnaissance qu'il avait si bien méritées. Il ne put réaliser ce projet. Il avait dîné le 8 mai chez moi avec quelques amis, entre autres avec le docteur Bally, revenant de Barcelone. Il s'entretint avec lui de la fièvrejaune qui avait tant d'analogie avec la peste, il écoutait tous les détails avec d'autant plus d'intérêt qu'il avait eu à lutter contre cette redoutable épidémie en Crimée, qu'il avait montré à cette occasion le plus admirable dévouement et le plus cou* rageux sang-froid pendant plusieurs mois au milieu d'une population affolée. En se retirant, il m'avait dit que depuis longtemps il ne s'était pas trouvé aussi bien. Le lendemain^ il partit pour aller passer quelques jours à vingt-cinq lieues de Paris, chez la duchesse de Richelieu sa femme, au château de Courteilles. Là il ressentit un malaise plus sérieux ; car il écrivit à un de ses amis, M. Roger de Damas, qu'il voyait bien qu'en arrivant à Paris il serait obligé de se mettre entre les mains des médecins. Le jeudi 16, il des-

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