MORT DU DUC DE RICHELIEU
cendit à son hôtel, à neuf heures du soir, dans un tel état qu'il fallut le porter jusqu'à son lit. Son médecin ordinaire était lui-même malade ; celui qui le remplaça ne connaissait pas son tempérament et ne se rendit pas compte du danger. Il se borna à prescrire quelques précautions insignifiantes, remettant au lendemain un traitement plus actif. Le lendemain, à cinq heures du matin, le noble duc était frappé à mort. Un épanchement s'était fait au cerveau. Il expira à neuf heures sans avoir pu prononcer une parole, entouré de sa famille et de quelques amis.
Avec sa vie s'éteignait un des plus nobles enfants de la France ; une grande intelligence, un caractère élevé et sûr; jamais personne n'a poussé plus loin le désintéressement et la délicatesse des sentiments. Le pays perdait en lui un serviteur toujours prêt à se dévouer et qui dans les crises les plus graves pouvait lui apporter l'incontestable autorité que lui donnait l'estime de tous les hommes de bien, au dedans comme au dehors. Sa mort fit une impression profonde sur tout le grand public, qui vit loin des coteries, des jalousies et des haines des partis, et dont l'équitable instinct sait apprécier les services des hommes qu'un patriotisme sincère a toujours inspirés. Partout en France les témoignages de cette douleur éclatèrent. Il n'en fut pas de même dans le parti ultra, à la cour et parmi les membres du nouveau gouvernement. La froideur, l'indifférence mal dissimulées laissèrent trop voir le sentiment de soulagement que produisit la disparition d'un personnage considérable avec lequel il eût fallu toujours compter (1). Tout ce qu'il
(4) Au milieu de tous ces hommes de parti, de ces ambitieux, de ces courtisans, justice doit être rendue à M. de ïalleyrand. Malgré sa haine jalouse pour M. de Richelieu, il apprécia mieux que son entourage l'étendue d'une telle perte. « C'était, dit-il, une de ces grandes t existences que le temps seul et des circonstances rares peuvent créer ; « de telles existences se remplacent très difficilement et ne disparaissent t jamais d'un pays sans que ce soit un malheur. > La haine comme les affections de M. de Talleyrand ont si peu de racines et dépendent tellement de son intérêt du moment, qu'il ne faut pas s'étonner de le voir
avait été possible de faire pour arrêter, pour étouffer la manifestation de la douleur publique fut fait; on n'a toléré que ce que les plus strictes convenances ne permettaient pas de refuser. Aucun des princes n'assista à la cérémonie funèbre. Le grand aumônier, sollicité par la famille de faire les obsèques, s'y refusa, sous prétexte que hors de son diocèse il ne devait jamais officier. Il est vrai qu'il avait jugé digne de lui, peu de jours avant, d'aller consacrer une chapelle à Saint-Ouen, dans la maison de Mme du Cayla!
Dans la foule immense qui suivit le cercueil, au milieu de laquelle on voyait le corps diplomatique tout entier, étaient les hommes les plus considérables de la capitale, de tous les rangs, de toutes les classes. On remarquait Fabsence des courtisans, de ceux surtout qui fréquentaient le pavillon Marsan.
Ce qui prouve mieux que tout les sentiments qui animaient le monde officiel, c'est le fait' suivant : le jour même de la mort du duc de Richelieu, j'avais envoyé au rédacteur du Moniteur l'article suivant : « Le duc de Richelieu vient (( de succomber à une maladie de quelques heures qui paraît « avoir été une fièvre cérébrale. Il a cessé de vivre aujour- <( d'hui à midi. Jamais un coup plus terrible, plus imprévu, « n'aura privé le Roi d'un sujet plus dévoué, la France « d'un plus vertueux citoyen ; jamais tombeau n'aura ren- « fermé plus d'élévation d'àme, plus de véritable honneur. (( Celui que l'estime publique n'a pas cessé un moment
redevenir juste quand cet intérêt n'était plus en cause. Il n'avait pas tenu d'ailleurs à lui de profiter, pour se rapprocher de M. de Richelieu, (le sa dernière sortie du ministère, à laquelle il avait cependant contribué de tous ses moyens. Le jour même où parut l'ordonnance nommant le nouveau ministère, il était venu de sa personne se présenter à sa porte et à la mienne. L'un et l'autre s'étaient contentés de répondre à cette politesse en faisant mettre une carte à la sienne, ce qui ne l'avait pas, un mois après, empêché de députer son frère Archambaud avec mission de faire au duc de Richelieu la proposition formelle d'une alliance politique. Le duc avait affecté de ne considérer cette proposition que comme une assez mauvaise plaisanterie.