‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 183 sur 275 · L'OPPOSITION DE M. PASQUIER · texte numérisé non relu

L'OPPOSITION DE M. PASQUIER

n'avaient eu lieu que dans des nuances de la même opinion politique, tandis que celui qui venait de s'opérer avait pour but de commencer une ère toute nouvelle, qu'il consacrait le triomphe d'un parti que nous avions toujours considéré, mes amis et moi, comme devant faire courir à la monarchie les périls les plus sérieux. Quoique résolu à demeurer toujours dans les bornes d'une modération dont je n'aurais pu me départir sans manquer aux habitudes de toute ma vie, bien que ne voulant en aucune manière faire ce qui s'appelle une opposition systématique, j'avais cependant dans le fond du cœur un profond éloignement pour les deux hommes qui n'étaient venus s'asseoir auprès de moi comme collègues, dans la même salle de conseil, que pour nous abandonner et nous livrer aussitôt qu'ils croiraient y trouver leur profit. Il y eut une occasion où je laissai percer ces sentiments plus que la prudence ne le commandait. Quinze jours s'étaient à peine écoulés depuis la formation du nouveau ministère, lorsque M. de Villèle entrant, avant l'ouverture d'une séance de la Chambre des pairs, dans le cabinet de M. de Sémonville, m'aperçut dans l'embrasure d'une fenêtre où je suivais une conversation particulière. Il vint à moi avec les apparences du plus grand empressement, l'air ouvert, le front serein, me tendant la main; un froid salut fut ma seule réponse, sa main attendit inutilement la mienne. Ai-je eu tort de rompre? Il était facile de prévoir qu'il serait harcelé, débordé par son parti ; nous n'aurions peut-être pas dû lui retirer l'espérance qu'il pourrait encore, pour résister aux folles passions dont il allait être entouré, trouver secours et appui chez les personnes dont la prudence et la loyauté lui avaient été si secourables en 1820 et 1821. Le budget étant voté, la clôture de la session fut prononcée le 1*' mai. La France était alors parfaitement tranquille, les factieux paraissaient découragés, déconcertés. Lorsque M. Franchet prit la direction de la police, il reçut de M. Mounier

tous les renseignements qui pouvaient utilement réclairer sur les manœuvres des comités secrets. La gauche ne s'était alliée à la droite pour renverser le ministère Richelieu que dans la confiance que du moment où les chefs du parti ultra arriveraient au pouvoir, leur conduite ne pourrait manquer de soulever toute la France. Des bancs de la gauche à la Chambre des députés, cette espérance n'avait pas tardé à se répandre dans les départements, et les enfants perdus du parti s'étaient mis à Tœuvre. Dès la fin de décembre, on découvrit une conspiration dont le foyer était dans FÉcole de cavalerie de Saumur. Les conjurés avaient formé le projet de s'emparer du château de cette ville. Leur intention était de proclamer Napoléon II ou la RépubHque. Ce complot fut déconcerté par l'arrestation de huit ou dix des conjurés, lesquels furent traduits devant un conseil de guerre et condamnes plus tard à des peines plus ou moins sévères. Au même moment, même chose se passa dans la ville de Belfort. Le complot fut découvert par des sous-officiers qui s'étaient laissé séduire.

Un général en non-activité, nommé Berton, d'une bravoure éprouvée, était parti de Paris le 4 janvier. Aprè^ beaucoup de courses en Bretagne dont le récit serait sans intérêt et qui avaient toutes pour objet de trouver et de rassembler des hommes de main avec lesquels il se flattait d'opérer un grand soulèvement dans les départements de rOuest, il s'était vu le 18 ou le 19 février rejoint aux environs de Saumur avec un jeune officier nommé Delon, fort compromis dans la première tentative dont nous avons parlé. Aidé de ce complice, il s'aboucha avec tous les hommes qui avaient trempé dans le complot, puis se dirigea sur Thouars, dans la nuit du 23 au 24 février. Il ne lui fui pas difficile de surprendre la brigade de gendarmerie qui en faisait toute la défense. On sonna le tocsin, le drapeau tricolore fut arboré, le bruit d'une grande révolution qui venait d'éclater à Paris fut répandu, ainsi que celui de

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