‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 187 sur 275 · CONSPIRATION DE CARON · texte numérisé non relu

CONSPIRATION DE CARON

rites civiles et militaires du département du Haut-Rhin surveillaient d'un œil attentif ses moindres mouvements. Dans le cours du mois de mai, les menées de quelques individus furent signalées. Parmi eux, le lieutenant-colonel Caron fut considéré comme le plus actif. Compromis en 1820, il avait été acquitté par la cour de Paris, son audace s'en était accrue. On sut qu'il avait cherché à séduire un sergent-major d'infanterie et plusieurs sous-officiers des régiments de chasseurs en garnison à Neuf-Brisach et à Golmar. Or on ne voulait pas qu'il pût échapper encore, faute de preuves, à la punition qu'il méritait. Un certain nombre de soldats furent autorisés à assister à des conciliabules dans lesquels on cherchait les moyens de délivrer les prévenus compromis dans la conspiration de Belfort qu'on allait juger à Colmar. Parmi eux se trouvait un ami particulier de Caron, le colonel Pailhès. Caron avait pour associé principal un sieur Roger, ancien militaire et maître d'équitation à Colmar. Tous les deux s'employaient avec une égale ardeur à entraîner les militaires qui paraissaient disposés à les suivre. Il fut convenu avec Caron, dans un dernier rendez-vous qui eut lieu le 1" juillet, que le lendemain les sous-officiers qu'il croyait avoir gagnés et à la tète desquels il devait se placer, se mettraient en mouvement à cinq heures du soir. Deux escadrons sortirent précipitamment et comme à la dérobée, l'un de Colmar, l'autre de Neuf-Brisach, sous la conduite de deux maréchaux des logis et de quelques officiers déguisés en soldats qui se tenaient cachés dans les rangs. Ils avaient été prévenus qu'ils agissaient dans l'intérêt du service du Roi et qu'ils devaient attendre des ordres. L'escadron sorti de Colmar rencontra bientôt Caron. Il était à cheval en habit bourgeois, mais bientôt il revêtit son uniforme d'officier de dragons. Le mot de ralliement ayant été demandé, Caron et les chasseurs poussèrent le cri de « Vive l'Empereur Napoléon II I » A quelque distance on

rencontra l'autre escadron; Caron prit le commandement des deux troupes réunies, et on se porta sur Mulhouse ; il y avait donc flagrant délit, commencement d'exécution, etc. 11 arriva bientôt devant Ensisheim, petite ville où se trouvait une faible garnison d'infanterie qu'il se flattait de séduire. On le fit renoncer à ce projet, on tourna la petite ville et on se rendit directement à Battenheim, à la recherche d'autres complices, de grands personnages qui devaient prendre la direction du mouvement. Aucun de ceux sur lesquels Caron avait compté ne s'y trouva; dans le long trajet que les escadrons avaient fait au milieu d'un pays très peuplé, en traversant plusieurs villages, personne ne s'était montré. Alors on se décida à jeter le masque, et pendant un débat entre le maire et la troupe qui demandait des billets de logement, Caron, qui sur quelques mots échappés aux soldats et qu'il avait saisis au passage, commençait à manifester un peu d'inquiétude, fut subitement arrêté par un chasseur qui, à un signal convenu, le prit à bras-le-corps. Aussitôt désarmé, dépouillé de ses épaulettes, de ses décorations, il fut garrotté ainsi que son ami Roger et un domestique qui le suivait. Les officiers déguisés reprirent le commandement, on laissa reposer les chevaux pendant six heures, puis les escadrons reprirent chacun de leur côté le chemin de leur garnison. Les trois prisonniers, liés sur un char à bancs, furent conduits à Colmar.

On a souvent caractérisé d'une manière extrêmement sévère les manœuvres de la police pour découvrir les malfaiteurs, plus d'une fois on lui a reproché de laisser ces malheureux s'engager, de les pousser même, au lieu de les retenir dans de criminelles tentatives qu'elle aurait dû empêcher. Ce reproche , souvent exagéré , a pu quelquefois être fondé; l'emploi de pareils moyens ne se peut excuser que dans des cas très rares et par une nécessité absolue. Ici c'était à des corps militaires, sous les armes.

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