‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 188 sur 275 · CONSPIRATION DE CARON · texte numérisé non relu

CONSPIRATION DE CARON

qu'on a pu assigner un rôle destiné à des hommes de la police. Je ne pense pas que nulle part rien d'aussi odieux se soit jamais pratiqué, et pour quel but? Pour faire tomber dans le piège un homme dont on connaissait toutes les intrigues, qu'on suivait pas à pas, et dont on n'avait rien à redouter! Mais il faut aller jusqu'au fond de cette affaire. Ce n'était pas seulement Caron, Roger et quelques-uns de ses amis qu'on voulait faire tomber dans le piège, on espérait compromettre ceux qui dans la contrée pouvaient être hostiles au gouvernement. Le département du Haut-Rhin était un de ceux où se trouvaient le plus d'officiers en retraite ou en demi-solde, le plus d'anciens soldats rentrés dans leurs foyers, conservant les souvenirs de la grande armée. C'était donc à une population tout entière que le piège était tendu. On espérait qu'un grand conflit mettrait les soldats aux prises avec les factieux, qu'on trouverait ainsi l'occasion de rendre à l'autorité royale la force dont elle avait besoin pour écraser enfin la Révolution, qui avait relevé la tète sous le précédent ministère! Aujourd'hui que la force publique était placée entre les mains d'un cabinet animé de sentiments vraiment royalistes, l'heure de la crise salutaire était venue, il fallait la hâter de tout son pouvoir. Heureusement pour tout le monde, l'Alsace ne répondit pas à l'appel, personne ne bougea. Et cependant il a été établi que dans tous les villages traversés par les deux escadrons, les soldats avaient, par ordre de leurs chefs, fait retentir les cris de Vive l'Empereur! En vain on est parvenu dans le cours de l'année suivante à faire condamner M. Kœchlin , député et manufacturier très estimé à Mulhouse, pour avoir consigné ce fait dans une brochure intitulée : Relation historique des événements qui ont eu lieu à Colmar et dans les environs les 2 et 3 juin. En vain cette brochure a été déclarée calomnieuse et diffamatoire contre les autorités; l'opinion publique n'en est pas moins demeurée convaincue de la vérité de ses allégations.

II n'était pas étonnant que les témoins lui eussent manqué en justice, l'effroi qu'avait causé toute cette scène et que vint encore accroître le jugement de Caron avait fermé toutes les bouches. Ce jugement fut rendu dans des formes et par un tribunal dont l'intervention n'était pas de nature à rassurer les citoyens. Caron et Roger furent traduits devant un conseil de guerre ; ils eurent beau décliner la compétence de ce tribunal, elle fut maintenue par la Cour de cassation. Caron, condamné à la peine de mort, fut exécuté le !•' octobre. Roger échappait au conseil de guerre où la majorité pour le condamner sur le fait d'embauchage ne se trouva pas assez forte; il allait être renvoyé absous, lorsqu'il fut repris sur le réquisitoire du procureur du Roi comme prévenu de complot et renvoyé comme tel devant la cour de Metz. Cet acharnement contre un malheureux échappé à un si grand péril était à la fois cruel et maladroit. Il prouvait qu'il y avait dans cette affaire, au dire môme du ministère public, matière à accusation de complot. Ce fait seul dominait l'accusation d'embauchage. C'était avouer clairement l'illégalité du tribunal imposé. Roger fut condamné à mort par la cour d'assises, mais sa peine fut commuée par le Roi en celle de vingt ans de prison. Des promotions, des gratifications extraordinaires vinrent payer la conduite des militaires mêlés à cette affaire, et cela au grand scandale de tous ceux qui avaient quelque souci de l'honneur de l'armée. Un capitaine fut nommé chef de bataillon, deux maréchaux des logis et un sergent furent faits sous-lieutenants et reçurent en outre une gratification de quinze cents francs. Tous les soldats ou chasseurs qui avaient pris part à l'expédition reçurent un franc. Ces distributions se firent en grande parade, sur la place de Colmar, sous les yeux du général commandant la division militaire, le comte Pamphile Lacroix.

La session fut close le 16 août, le budget de 1823 était

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