MM. DE METTERNICH ET DE GARAMAN
Il était donc peu probable qu'on vint à leur demander de plus amples explications, et tout pouvait se terminer sans complication nouvelle. C'est alors que M. de Garaman jugea à propos de faire prendre aux choses une tournure différente. Il avait été amené à parler de la réponse que lui avait transmise le cabinet de France au sujet de cette proposition de médiation , qu'il avait mise en avant et à laquelle M. deMetternich avait fait un accueil si empressé, mais cette fois le ministre autrichien n'hésita pas à lui donner un démenti formel et ne craignit pas d'affirmer que jamais il n'avait pu accorder à l'idée de M. de Caraman la moindre importance, qu'il ne l'avait jamais approuvée, parce que dès le premier moment elle lui avait paru inutile et dangereuse. On imagine difficilement un plus cruel affront, et cependant il n'avait pas été relevé par celui qui le recevait; il serait donc resté sans réplique si M. de La Ferronnays, affligé par le silence de son collègue, n'avait pris le parti de dire quelques mots pour maintenir sa première assertion. Cette scène fut dans le temps ignorée du ministère français. M. de Caraman ne pouvait être fort empressé de la faire connaître, et M. de La Ferronnays la voyant si désagréable pour son collègue, s'était fait scrupule d'en parler. Ce fut un tort de sa part : son devoir de ministre en congrès devait passer avant les procédés pour son collègue. Le plus étrange fut que cette attitude de M. de Metternich ne troubla nullement la confiance du plénipotentiaire français; il resta persuadé que le protocole, œuvre du ministre autrichien, était une chose admirable, et ne reçut qu'avec un très vif déplaisir les instructions de son ministre des affaires étrangères qui étaient contraires à son opinion personnelle. Il ne put s'empêcher de faire part de sa vive contrariété à l'homme d'État qui avait toute sa confiance; l'abandon de ses confidences alla non seulement jusqu'à la communication de la note officielle que lui et son collègue étaient convenus de ne pas rémettre, mais
même de la réfutation à mi-marge que Tordre le plus formel lui interdisait de jamais montrer à qui que ce fût.
M. de Metternich eut bientôt jugé le parti qu'il était possible de tirer de cette espèce de communication; mais pour la rendre complètement fructueuse, il fallait pousser M. de Caraman plus loin encore. Il lui persuada que de telles résolutions, de tels sentiments de la part du cabinet de France, n'étaient l'ouvrage que d'un seul homme, de M. Pasquier; que si le duc de Richelieu n'y était pas entièrement étranger, il avait été au moins entraîné fort au delà de ce qu'il voulait. Il y avait heureusement un moyen sûr de le tirer d'une position aussi dangereuse pour lui et pour la France : il fallait amener l'empereur Alexandre à se charger lui-même de l'éclairer sur les perfldies dont il était entouré; pour cela il suffisait de montrer à ce souverain l'insolente réfutation à mi-marge d'une pièce qui sortait de son cabinet particulier. Jamais il ne croirait, lui qui avait eu tant de bonté et qui avait encore tant d'estime pour le duc de Richelieu, qu'un tel ouvrage eût été fait de son aveu; il n'y verrait que ce qu'il fallait y voir, une preuve évidente de l'insigne trahison du ministre des affaires étrangères, et ne manquerait pas d'en faire avertir M. de Richelieu. Peut-être même irait-il jusqu'à l'en informer de sa propre main, en lui demandant d'éloigner des conseils du roi de France un homme se montrant si clairement ennemi de toutes les couronnes. Je ne pouvais dès lors manquer de succomber sous l'effet d'une plainte portée de si haut, et ma retraite serait la plus importante victoire que pût remporter la bonne cause en Europe.
Le conseil de M. de Metternich entrait trop parfaitement dems les sentiments de M. de Caraman pour qu'il ne le suivît pas de point en point. Le czar eut donc bientôt entre les mains la réfutation à mi-marge. Lui fut-elle remise directement par M. de Caraman, ou passa-t-elle par l'intermédiaire d'un de ses ministres? On a lieu d'admettre la