INDISCRÉTION DE M. DE GARAMAN
dernière supposition. Alors le ministre intermédiaire aurait été M. de Nesselrode.
Quoi qu'il en puisse être, cette communication produisit sur Tesprit de Fempereur Alexandre tout l'effet qu'on en pouvetit attendre, mais elle ne l'indisposa pas seulement contre moi, ainsi que le voulait M. de Garaman, elle l'irrita encore profondément contre ce qu'il appela la politique révolutionnaire delà France, et son amour-propre offensé, venant à seconder toutes les craintes dont il était obsédé, le jeta plus que jamais dans les bras de M. de Metternich, qui à ses yeux était le seul homme dont on n'eût pas à craindre de faiblesse vis-à-vis du parti révolutionnaire. Il n'écrivit ni ne fit écrire au duc de Richelieu, mais il fit rédiger par M. de Capo d'Istria une réfutation de la réfutation française qui fut remise à l'ambassadeur de France pour qu'il la transmît à son gouvernement.
M. de La Ferronnays ne se fit pas illusion sur toutes les conséquences d'un incident aussi regrettable; sa dépêche ne laissa pas ignorer jusqu'à quel point il fallait s'attendre désormais à voir changer les procédés d'un souverain dont l'esprit naturellement soupçonneux se trouvait précisément attaqué par son côté le plus faible. Lorsqu'on reçut à Paris la dépêche de M. de La Ferronnays, contenant la réponse de M. de Capo d'Istria, la stupéfaction du duc de Richelieu, comme la mienne, fut complète. Avec la chaleur de sa loyauté indignée, M. de Richelieu demanda compte à M. de Garaman de sa conduite. Il lui fut répondu qu'il se pouvait bien que le ministre des affaires étrangères se crût fondé à lui adresser quelques reproches, mais que très certainement il n'en méritait aucun de sa part, que c'est dans « son intérêt seul » qu'il avait agi. L'empereur Alexandre, en effet, n'avait-il pas dû regarder cette confidence comme faite sinon d'après ses ordres, du moins suivant ses inclinations, dès lors la confiance que ce souverain lui portait déjà n'avait-elle pas dû en recevoir un nouvel accroisse-
ment? J'étais auprès du duc de Richelieu au moment où il reçut cette réponse; sa douleur était égale à son indignation. Il eût voulu sévir, mais après mûres réflexions, il fut arrêté par les considérations que j'ai exposées plus haut. Il est évident pour moi que M. de Caraman se croyait destiné au ministère des affaires étrangères, et il avait été un temps où M. de Richelieu avait beaucoup trop encouragé cette prétention; elle s'était ranimée avec une grande force au moment où il avait vu M. de Richelieu consentir à être président du conseil sans portefeuille; si je venais à tomber, il ne croyait pas qu'un autre que lui pût me remplacer, il était soutenu dans cette pensée par M. de Metternich. L'un et l'autre ont si bien fait qu'ils ont amené la retraite du duc de Richelieu en même temps que la mienne. Ce double résultat de leurs manœuvres a fort bien accommodé M. de Metternich, mais a détruit aussi les chances sur lesquelles reposait l'ambition de M. de Caraman.
Le congrès deTroppau a duré un peu plus de deux mois; il n'y a eu que huit conférences ofGcielles, c'est-à-dire où les plénipotentiaires des cinq puissances aient été appelés ; beaucoup plus nombreuses ont été celles qui ont réuni les trois puissances, et il est vraisemblable que peu de jours se sont passés sans quelques-unes de ces réunions particuli^ res. Le 28 décembre, l'empereur de Russie et l'empereur d'Autriche quittaient Troppau ; le roi de Naples entrait le même jour à Florence, après être débarqué à Livourne. Instruit assez exactement de ce qui se passait à Troppau, partagé entre l'espoir du secours que semblait lui promettre l'intervention armée de l'Autriche et l'inquiétude qu'il ressentait pour sa sûreté personnelle au milieu des passions révolutionnaires qui l'environnaient, à l'approche des troupes étrangères, il avait fini par écouter les conseils de ses ministres. Le plus distingué de tous était sans contredit Zurlo, ministre de l'intérieur; c'était lui aussi qui avait plus particulièrement contribué à faire comprendre au