‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 192 sur 275 · LE CONGRÈS DE VÉRONE · texte numérisé non relu

LE CONGRÈS DE VÉRONE

ceux qui jouaient alors un rôle politique en Europe, n'était placé aussi haut que lui dans l'esprit de l'empereur Alexandre; aucun n'était plus en état d'exercer une réelle influence sur ses décisions. Sa disparition de la scène, qui eût toujours été un événement grave, fut surtout importanteaumoment du congrès. Quantàl'empereur Alexandre, il aimait par-dessus tout la solennité de ces réunions, dans lesquelles il croyait toujours retrouver, non sans quelque fondement, la position prépondérante qu'il s'était faite en 1814 et 1815. Les affaires d'Italie n'avaient plus à ses yeux qu'un intérêt secondaire; mais celles de Grèce, celles d'Espagne? Il aurait fort aimé que l'attention donnée à ces dernières fît oublier les premières; puisqu'il ne pouvait tirer parti, pour ses vues d'agrandissement aux dépens de la Turquie, des efforts que faisaient les Grecs pour recouvrer leur indépendance, il voulait au moins que les principes qu'il avait tant contribué à faire prévaloir et qui aujourd'hui le gênaient si fort, fussent appliqués à l'Espagne. Il lui plaisait d'ailleurs beaucoup, s'il ne pouvait y porter directement la main, de faire au moins sentir l'action de sa volonté sur cette autre extrémité de l'Europe, de montrer que, même pour des événements qui se passaient à une si grande distance de lui, le cabinet de Pétersbourg donnait l'impulsion aux autres cabinets du continent.

Du côté de la France, le parti qui avait porté le ministère Villèle aux affaires voyait avec une vive satisfaction un congrès où l'opinion royaliste allait enfin être nettement et loyalement représentée. La situation de l'Espagne offrait la plus belle occasion pour déclarer la guerre aux révolutionnaires, même, pour qui savait entendre à demi-mot, aux constitutionnels.

Les journaux dont le parti disposait, hors un seul, le Journal des Débats, poussèrent à l'intervention armée. Ce journal appartenait plus spécialement à M. de Villèle, recevait sa direction, suivait ses errements. Sa modération

dans cette occasion était un fait remarquable. C'est qu'en effet M. de Villèle était fort désireux d'éviter la guerre. Il connaissait très bien les dispositions contraires de M. de Montmorency, mais il comptait sur le secours que devait lui prêter TAngleterre et ne doutait pas que les ministres plénipotentiaires qui allaient se trouver en présence ne fussent tous au fond, hors celui de Russie, beaucoup plus enclins à la paix qu'à la guerre; il se flattait d'ailleurs de contenir M. de Montmorency par la correspondance qu'il entretiendrait avec lui. M. de Montmorency s'était laissé aller à permettre à presque tous les ambassadeurs de France dans les gi'aiidcs cours de se rendre à Vérone. Ainsi se trouvait formé une sorte de grand conseil de cabinet au milieu duquel il serait aisé de soulever les objections les plus propres a le calmer, à le retenir. Jamais on n'a vu, assistant à un congrès dans lequel il y avait si peu d'affaires à traiter, un aussi grand nombre de diplomates appartenant à la même puissance : M. de Garaman, ambassadeur de France à Vienne, M. de La Ferronnays à Saint-Pétersbourg, M. de Rayneval, ministre à Berlin, M. de Serre, ambassadeur à Naples, M. de Blacas, on ne sait guère à quel titre, car dès le mois de juillet il avait donné sa démission dans un moment d'humeur (1); enfin M. de Chateaubriand, ambassadeur en Angleterre. Venaient ensuite quatre ou cinq secrétaires d*ambassade, un consul général, dix ou douze attachés; M. de Chateaubriand à lui seul en amena sept, sans parler des employés du ministère arrivés à la suite de M. de Montmorency.

M. de Chateaubriand avait beaucoup insisté pour aller à Vérone. Il avait persuadé à M. de Villèle que personne n'était plus propre que lui, attendu le crédit dont il jouissait dans le parti royaliste, à résister, sans qu'on en pût mal penser, à M. de Montmorency, dans ses projets d'in-

(i) On lui avait refusé de venir faire auprès du Roi son service de premier gentilhomme de la chambre.

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