‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 194 sur 275 · L'ARMEE D'OBSERVATION · texte numérisé non relu

L'ARMEE D'OBSERVATION

lembre précédent, le président du conseil de France avait pris une résolution qui devait avoir des conséquences qu'il ne prévoyait pas. Les dangers de la fièvre jaune étant passés, le gouvernement espagnol avait pressé le gouvernement français de rompre le cordon sanitaire formé sur la frontière. C'eût été causer aux royalistes de France et aux absolutistes d'Espagne, dont l'accord devenait chaque jour plus intime, un grave déplaisir. M. de Villèle prit le parti de convertir le cordon sanitaire en une armée d'observation. C'était encourager et relever les espérances du parti absolutiste. Ce fut, en effet, à partir de ce moment que les secours d'argent commencèrent à arriver de l'étranger à la régence d'Urgel. Les premiers qui arrivèrent furent envoyés par le Pape; il en vint ensuite de la cour de Naples par l'intermédiaire de la duchesse de Berry. Une partie de ces fonds servit à des opérations de bourse dirigées par M. Ouvrard. S'il faut croire les confidences qu'il fit lui-môme à M. Laine avant de quitter Bayonne, le bénéfice ne fut pas moindre de douze millions. Loin d'être ébloui par cette confidence, M. Laine, avec son bon sens supérieur, lui avait répondu qu'il craignait bien que toutes ces belles spéculations ne le conduisissent un jour à la prisoa. Toujours est-il que c*est à cette époque que M. Ouvrard avait reçu la promesse d'être le grand munitionnaire de la guerre future. Il n'hésita pas à se présenter au congrès de Vérone, oii il fut accueilli avec une faveur marquée par des personnages considérables. Il devint l'homme de confiance du parti absolutiste et fut chai'gé par la régence d'Urgel de négocier un emprunt de 80,000 réaux. En se décidant à transformer le cordon sanitaire en armée d'observation, M. de Villèle a-t-il espéré qu'il donnerait sérieusement à penser au gouvernement espagnol, qu'il le rendrait plus facile sur les propositions qu'on serait dans le cas de lui faire à l'issue du congrès? Dans sa pensée, ces propositions ne devaient certainement pas

aller au delà de quelques modifications dans le régime et les formes constitutionnelles. Si tel a été son but, il fut trompé; une fois l'armée d'observation admise, le ministre de la guerre et ceux qui voulaient la plus prompte invasion en Espagne ne manquèrent pas de s'en emparer. Les corps qui la composaient furent réorganisés, augmentés; on y envoya des généraux, on fit le nécessaire pour que rien ne manquât au moment où l'expédition serait décidée. C'est ainsi que M. de Villèle eut la main forcée; la fortune l'a beaucoup mieux servi que n'auraient pu le faire tous les calculs de sa prudence. C'est à cette occasion, à propos des dépenses engagées, que commencèrent ses premiers démêlés avec le duc de Bellune, qu'il eut lieu de reconnaître combien son administration était désordonnée et déjiensière(l). Tous ces inconvénients devinrent bien plus saillants quand il fallut organiser des services extraordinaires. En vain, en sa qualité de ministre des finances, M. de Villèle essaya de le retenir, de le lier par les formes de la comptabilité; tous ses efforts furent inutiles, il dut subir, jusqu'au jour où le scandale éclata, toutes les misères que peut enfanter une grande incapacité administrative. C'était là cependant le ministre qu'on avait voulu imposer au duc de Richelieu !

Le Roi arriva bientôt à Vérone, ainsi que le roi de Sardaigne et l'archiduchesse Marie-Louise, puis une foule de princesses, la grande-duchesse de Toscane, les duchesses de Modène et de Lucques, la vice-reine de Lombardie, etc. Les concerts, les bals, les fêtes les plus brillantes succédèrent aux délibérations qui devaient décider du sort d'un

(i) Le duc de Bellune aurait voulu faire du nouveau; il saisissait toutes les occasions d'introduire quelques changements dans l'armée, afîn de laisser trace durable de son ministère. 11 imagina de faire raccourcir tous les fusils de l'armée. Il demanda & M. de Gaux ce qu'il pensait de cette idée. « Excellente, monseigneur! répondit celui-ci, et • d'autant meilleure que vous êtes sûr que votre successeur n'aura « aucun moyen de les rallonger. »

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