M. DE CHATEAUBRIAND A VÉRONE
donc ils ne la changeaient pas, l'Europe monarchique ne pouvait plus vivre en paix avec eux. Après de telles observations, Tordre envoyé aux ministres résidents de quitter Madrid s'ils ne recevaient satisfaction immédiate était bien grave. Au fond, personne dans le congrès ne se faisait illusion. La réponse satisfaisante qu'on exigeait ne pouvait être faite. Il importait donc aux partisans de l'intervention armée que le départ des ambassadeurs fût effectué et que la rupture diplomatique fût complète. En quittant Vérone, M. de Montmorency avait laissé à ses trois collaborateurs, MM. de Caraman, de Chateaubriand et de La Ferronnays, l'ordre de tout faire pour qu'il en fût ainsi. M. de Chateaubriand était alors le seul des trois qui ne fût pas de l'opinion de son chef. Il vivait en dehors de ses collègues, entouré de ses sept attachés; à vrai dire, son début au milieu de la réunion si briUante des souverains et des ministres avait été terne; son amour-propre en avait été blessé. Arrivé un peu tard, lorsque tout était déjà commencé, il n'avait excité qu'une médiocre attention. Il avait surtout affecté de dire que ses opinions étaient bien plus conformes aux opinions du président du conseil qu'à celles de M. de Montmorency, qu'elles se rapprochaient beaucoup de celles du duc de Wellington. Ce n'était pas fait pour plaire à l'empereur de Russie. Alexandre lui savait déjà mauvais gré de sa passion pour la liberté de la presse. La maison d'Autriche partageait ce sentiment. Lorsqu'il fut présenté à l'impératrice, elle affecta de dire à celui qui l'introduisait : « C'est M. de Chateaubriand, l'auteur? » Cette qualification ne répondait aucunement à ses prétentions; il en fut très piqué. Nous verrons bientôt comment il sortit de cette fausse situation.
Quand M. de Montmorency arriva à Paris, M. de Villèle eut soin de lui ménager, de la part du Roi, la réception la plus bienveillante. Il se porta à sa rencontre pour le saluer le premier du titre de duc, que le Roi venait de lui con-
férer. Mais quand M. de Montmorency rendit compte au conseil de tout ce qui avait été fait à Vérone, de la dépèche qu'il y avait rédigée et qui n'avait besoin, pour être envoyée au ministre de France pour qu'il la présentât avec celles des autres cours, que de l'approbation définitive du Roi, le débat s'éleva avec une grande vivacité. M. de Villèle n'eut pas de peine à comprendre, comme le duc de WeUington l'avait fait, que des dépêches conçues en pareils termes devaient forcément amener le rappel immédiat des ambassadeurs. M. de Montmorency n'hésita pas à reconnaître que telle était aussi la résolution qu'on pouvait regarder comme arrêtée entre les trois cours continentales et à laquelle il avait donné son plein assentiment. M. de Villèle se récria sur les inconvénients d'un tel procédé; il le repoussa pour la France. Il soutint que les trois puissances, qui ne s'étaient engagées dans cette affaire qu'à rinstigation de la France, ne devaient pas lui conseiller d'interrompre brusquement les négociations; on ne devait pas renoncer à l'espérance de tout terminer par les voies pacifiques. M. de Montmorency insistait sur le rappel simultané des ministres, comme chose convenue au congrès, sous sa responsabilité personnelle. La discussion se poursuivait avec une égale opiniâtreté des deux côtés, lorsque le général Pozzo di Borgo, ambassadeur de Russie, et le duc de Wellington arrivèrent à Paris : le général Pozzo envoyé par son souverain pour appuyer les propositions de M. de Montmorency, le duc de Wellington très décidé à seconder M. de Villèle. II avait reçu des dépêches lui enjoignant d'offrir la médiation de l'Angleterre; M. de Villèle avait, de son côté, envoyé à Vérone, aux plénipotentiaires français, l'ordre de faire connaître au congrès le désir du gouvernement français de surseoir à l'envoi des dépêches combinées entre les trois puissances. M. de Montmorency n'en persistait pas moins dans son système, et le débat se prolongea jusqu'au 25 décembre. La média-