LA MÉDIATION FRANÇAISE A NAPLES
malheureux souverain que son intérêt bien entendu lui commandait de provoquer de lui-même quelques changements à la constitution.
Le roi s'était donc décidé à faire présenter, le 1*' décembre dans une séance secrète du parlement, un message portant que dans les circonstances critiques où se trouvait le royaume vi&-à-vis des puissances alliées, il avait l'espoir de prévenir les calamités inséparables de la guerre, grâce à la médiation de la France dont il était assuré, sous la seule condition de quelques changements dans la constitution. Ces changements devaient être l'établissement d'une Chambre des pairs, l'abolition de la députation permanente du parlement, le choix des conseillers d'Ëtat au gré du roi, le veto royal illimité, et enfin l'initiative du budget et des lois accordée au monarque, ainsi que le droit de dissoudre le parlement.
Il faut observer que cette prétendue affirmation sur la médiation de la France était tout à fait erronée ; il n'avait été fait à ce sujet aucune ouverture qui pût la motiver. L'invention appartenait au prince Gariati, envoyé à Paris comme ambassadeur du nouveau gouvernement napolitain, mais qui n'y avait jamais été reçu en cette qualité, bien qu'il y eût pris sa résidence. Le prince Gariati était l'un de ces nobles qui avaient voulu une révolution, mais dont les intentions avaient été promptement dépassées par la toutepuissante action de la secte des carbonari. Il haïssait et redoutait cette secte, il trouvait la constitution des Cortès fort mauvaise et aurait beaucoup préféré la Charte de France. Sa situation le mettait dans des rapports obligés et fréquents avec les libéraux de Paris. Il recevait leurs inspirations et écoutait avec complaisance les assurances qu'ils ne cessaient de lui donner d'une intervention prochaine de la France. Il était impossible, suivant eux, qu'elle ne vînt pas très incessamment au secours du royaume de Naples et le laissât envahir par l'Autri-
che (1). Toutefois, son bon sens naturel lui avait fait comprendre qu'à moins de quelque circonstance extraordinaire et qui pût motiver cette intervention, il n'était pas prudent d'y compter. Que fallait-il pour se donner plus de chances et forcer en quelque sorte le gouvernement français à accorder le secours désiré et adopter la constitution française ? Le maréchal Suchet, quoiqu'il n'eût aucune qualité pour se mêler de cette affaire, était venu me parler de cette idée et cherchait à pénétrer les intentions du gouvernement. Je lui avais fait une réponse évasive qui était de nature à lui témoigner l'étonnement que me causait son intervention. Cela ne l'a pas empêché d'aller de l'avant et de donner toujours au prince Cariati l'assurance que, même en admettant l'opposition du ministère français, la force des choses triompherait. Il fallait engager les hommes malgré eux et les mettre ainsi dans l'impossibilité de retarder l'alliance intime de la France avec Naples. Le prince Cariati (2),
(1) Il est certain que le parti libéral en France avait à Paris un comité de propagande, sorte d'école de droit constitutionnel, bureau de consultation auquel s'adressaient tous ceux qui en Europe professaient les mêmes opinions. J'ai eu sous les yeux une partie des avis donnés sur l'organisation civile et politique par MM. Lanjuinais, La Fayette, Laffitte, Dupont de l'Eure, Benjamin Constant et Bignon. Ils ne trouvaient jamais assez de garanties contre le pouvoir royal ; à leurs yeux, la constitution des Cortès était trop royaliste, et ils repoussaient de toutes leurs forces une Chambre des pairs héréditaire. M. Benjamin Constant, cependant, était un peu moins tranchant et se serait accommodé de la Charte, avec quelques garanties de plus, avec ce qu'il appelait quelques lois organiques bien faites. Il faut rendre cette justice à M. Lanjuinais que seul il conseillait de prendre tout simplement la Charte de France telle qu'elle était, de l'adopter franchement et de s'y tenir. Les généraux consultés raisonnaient sur des données beaucoup plus positives. Ils n'avaient pas dissimulé combien les ibrces du royaume de Naples leur semblaient insuffisantes pour résister à celles qui s'apprêtaient à l'envahir. Ils avaient donc été d'avis qu'il était à propos de conjurer l'orage plutôt que de le braver. Le maréchal Suchet avait été du nombre de ceux dont on avait demandé l'opinion.
(2) Le prince, qu'il m'était difficile de recevoir, s'était adressé au sous-secrétaire d'Etat, lui demandant si la France n'accepterait pas le rôle de médiateur. M. de Rayneval l'avait prié d'abord d'observer qu'il ne pouvait rien répondre à une insinuation de cett« nature,