M. DE CHATEAUBRIAND MINISTRE
M. de Montmorency. M. de Chateaubriand remplissait cette condition. Mais comment M. de Villèle avait-il pu oublier tout ce qu'il avait dit au duc de Richelieu, lors de son entrée au ministère, sur les dangers de se donner un tel collègue, sur les inconvénients qu'il traînait à sa suite, sur ses prétentions de toute nature et l'impossibilité de jamais les satisfaire, sur le peu de sûreté de son commerce, sur le besoin de faire de l'effet, auquel il sacrifiait tout et tous, sur l'amour-propre intraitable qui ne lui permettait pas d'accepter à côté de sa personne un collègue d'une capacité reconnue, sur son incurable versatilité? Avait-il oublié ce qu'il nous avait si souvent répété sur ce caractère d'homme de lettres et la nuée de journalistes sans talent qu'il traînait à sa suite? M. de Villèle n'avait rien oublié de tout cela, mais il subissait la loi de son parti. Sa soumission, cette fois, devait lui créer de gros embarras et le mettre aux prises avec des difficultés qui ont amené sa chute.
M. de Chateaubriand était de ces hommes qu'il est plus dangereux de subir que de combattre et dont on ne peut se détacher quand on les a acceptés. Lorsque le ministère lui fut proposé, il se donna toutes les apparences d'un homme qui en redoute les fatigues et les difficultés : sa santé était si mauvaise! Il fallut le prier assez longtemps, lui faire presque violence, pour lui faire accepter le pouvoir, dont il brûlait de s'emparer. A cette époque, on croyait encore à la paix; il n'y avait que les personnes dans la confidence des résolutions du parti royaliste qui admettaient la possibilité de la guerre. On pensait généralement que, du moment où elle n'avait pas été déclarée pendant le congrès, on pourrait l'éviter. L'empereur Alexandre se disposait à rentrer dans ses États ; l'opposition de l'Angleterre était publique ; l'Autriche n'était pas très propice aux agitations dans l'Europe pacifiée, la Prusse partageait sa méfiance pour toute crise nouvelle.
Il était donc probable que le parti de la paix triompherait. On le pensait partout à l'étranger. Je parcourais l'Italie à cette époque; j'étais à Rome quand le congrès prit fin, et j'y rencontrai M. de Serre, l'ambassadeur d'Autriche qui retournait à Naples, et aussi M. de Rayneval. Toutes ces personnes, si bien placées pour savoir ce qui se passait dans le monde politique, croyaient au maintien de la paix. Seul, M. de Laval, ambassadeur de France, ami intime de M. de Montmorency, plus avant que personne dans la confidence de ses désirs et de ses espérances, croyait à la guerre.
M. de Chateaubriand, en prenant la direction de son ministère, ne crut pas nécessaire d'envoyer une nouvelle dépêche à M. de La Garde. Il voulait sans doute attendre la réponse qu'on ferait à celle que M. de Villèle avait écrite le 25. On devait supposer qu'elle ne se ferait pas attendre. Les événements se précipitèrent plus vite qu'on ne pouvait le prévoir. Mais avant d'en poursuivre le récit, je voudrais m'arrêter sur la situation intérieure du royaume, au moment où M. de Chateaubriand prit les affaires.
La nomination de M. Frayssinous comme grand maître de l'Université avait été suivie d'une mesure regrettable. L'École normale de Paris fut supprimée. C'était le seul moyen de recruter les maîtres employés dans les établissements universitaires et de constater leur capacité. C'était une concession excessive faite à l'intolérance de l'esprit religieux, qui voulait à tout prix s'emparer de l'instruction publique. Quelques désordres survinrent dans la Faculté de médecine ; elle fut supprimée par ordonnance royale et réorganisée. Cette mesure n'avait rien qui dût surprendre ; l'indiscipline des élèves devait être réprimée- Mais ce qui produisit une fâcheuse impression, ce fut la surveillance étroite et malveillante à laquelle les cours de plusieurs professeurs, dans le haut enseignement, furent