MANOEUVRES ÉLECTORALES
même très souvent assujettis à Thumiliante condition de montrer leurs bulletins, avant de les déposer dans Turne, à des électeurs ayant la confiance des préfets. Si quelquesuns ont refusé de se soumettre à cette manière d'agir, les exemples rigoureux n'ont pas manqué. Partout où Téleclion était tant soit peu douteuse, le succès ministériel devenait certain. M. de Corbière, de qui ressortait plus spécialement la direction des élections, était peut-être de tous les hommes le moins scrupuleux dans l'emploi de ces moyens plus que contestables. Il a toujours été persuadé que tout était licite pour assurer le triomphe de son parti, de ce qu'il appelait « la bonne cause ». La réussite fut complète dans la campagne électorale de novembre. Sur cinquante et un députés à élire, l'opposition libérale n'en obtint que six ou sept, si on veut compter la double élection de M. Manuel. Les cinq autres furent MM. de La Fayette, de Kératry, d'Argenson, de Bondy et de Sainte- Aulaire. Il est à remarquer que la double élection de M. Manuel avait eu lieu dans deux arrondissements de la Vendée, département royaliste par excellence. Cela s'explique par ce fait que les campagnes sont, presque sans exception, d'un royalisme ardent, les villes, au contraire, dans lesquelles se sont réfugiés, pendant la guerre civile, les hommes de l'opinion opposée, ont plus d'électeurs inscrits que les communes rurales.
Le ministère était fondé à voir approcher sans nul souci la session, dont l'ouverture avait été fixée au 28 janvier. La majorité dans la Chambre des députés allait se trouver fort augmentée, et celle qui lui appartenait dans la Chambre des pairs devait être nécessairement fortifiée par une promotion de pairs qui eut lieu presque aussitôt après l'ouverture de la session. Déjà une ordonnance du 31 octobre avait nommé pairs huit prélats : M. le comte duChilleau, arche^ vôque de Tours, M. le comte de La Fare, archevêque de Sens, M. le comte de Coucy, archevêque de Reims, M. lo
comte de Quélen, archevêque de Paris, M. le comte de Boulogne, évèque de Troyes, M. le comte de Latil, évèque de Chartres, M. le comte Frayssinous, évèque in partUnu d'Hermopolis, M. le prince de Croy, évèque de Strasbourg. Cette longue liste de pairs ecclésiastiques, après la nomination de M. Frayssinous comme grand maître de l'Université, parut excessive. On y voyait l'influence de Monsieur et sa prétention de faire au clergé une très large part dans la gestion des affaires publiques. C'était méconnaître le cours général des idées ; il était impossible de n'être pas effrayé de pareilles prétentions ; on devait les regretter, surtout au point de vue des intérêts religieux. Le résultat immédiat du succès électoral fut de donner un libre essor aux prétentions royalistes. M. de ViUèle avait bien pu un moment les calmer, les ajourner; aujourd'hui il était impuissant à les contenir. Non seulement on ne pouvait obtenir un emploi qu'à la condition d'appartenir au parti dominant, mais il était impossible de conserver une situation acquise par de longs services, si on n'était pas protégé par l'inamovibilité légale. Bientôt on alla jusqu'à prendre note de l'assiduité plus ou moins grande avec laquelle les devoirs religieux étaient remplis; les marques de la piété extérieure, la présence aux cérémonies religieuses devinrent des motifs d'avancement et méritèrent les faveurs du pouvoir.
Dans les premiers jours de janvier 1823, deux nominations furent faites au conseil d'Ëtat, M. Forbin des Issarts et M. Bertin de Vaux. La droite de la Chambre des députés n'avait jamais eu de membre plus emporté que le premier. M. de Yillèle ne fut point arrêté par cette inconvenance: quant à M. Bertin de Vaux, la faveur qui le faisait passer de la rédaction des Débats au conseil d'Ëtat était grande. M. de Yillèle avait voulu d'abord s'assurer le concours d'un journal puissant sur l'opinion; il avait aussi cédé aux instances de M. de Chateaubriand, qui n'admettait aucune