‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 206 sur 275 · DISSENSION DANS LE MINISTÈRE · texte numérisé non relu

DISSENSION DANS LE MINISTÈRE

tranquille. M. Canning avait eu soin d'accompagner la lettre du duc de Wellington d'une instruction où lord Fitz- Roy était bien averti de ne jamais se séparer de sir A'Court, de concerter soigneusement toutes ses démarches avec lui, surtout de ne pas laisser croire que les idées qu'il communiquerait de la part du duc de Wellington, comme l'ami personnel de l'Espagne, n'étaient pas approuvées par le cabinet anglais.

On attendait, à Paris, le résultat de cette dernière et importante démarche auprès du gouvernement espagnol, quand éclata le dissentiment que devaient amener nécessairement entre M. de Yillèle et M. de Chateaubriand les engagements secrets que celui-ci avait pris à Vérone avec Tempereur Alexandre. M. de Chateaubriand déclara qu'il n'admettait aucune temporisation et proposa au conseil le rappel immédiat de M. de La Garde. En vain M. de ViUèle répondit qu'il était convenable de ne pas perdre par une précipitation inutile le fruit des sacrifices qu'on avait faits jusqu'alors au maintien de la paix, qu'un retard de quinze jours n'aurait aucun inconvénient, qu'on se donnerait ainsi vis-à-vis de l'Angleterre le mérite de reconnaître les soins qu'elle se donnait pour amener une conciliation toujours désirable.

M. de Chateaubriand soutint que vouloir admettre que des révolutionnaires de la nature de ceux qui régnaient à Madrid entreraient jamais de leur plein gré dans des voies tant soit peu raisonnables, c'était se bercer d'une vaine espérance. Le roi de France se devait à lui-même, devait à ses alliés de Vérone, dont il ne s'était déjà que trop séparé peut-être, de montrer que sa patience avait des bornes, qu'elle ne pouvait être imputée à faiblesse. Et n'était-il pas très probcd)le que le ménagement dont on avait usé en laissant le ministre de France à Madrid, alors que ceux d'Autriche, de Prusse et de Russie en étaient partis, avait contribué à inspirer au ministre, espagnol le

ton d'arrogance avec lequel il s'était permis de répondre aux communications qui lui avaient été faites? La force seule pouvait lui inspirer une crainte salutaire. M. de Chateaubriand voulait décidément la guerre, il l'emporta dans le conseil. M. de Villèle ne pouvait accepter la responsabilité d'un nouveau changement ministériel. Le rappel immédiat de M. de La Garde fut donc décidé; dès le 18 janvier, M. de Chateaubriand expédia la dépèche qui lui ordonnait de quitter Madrid. On peut dire qu'à partir de ce jour, l'union entre M. de Villèle et M. de Chateaubriand ne fut plus qu'apparente; les dehors furent gardés, mais les deux hommes étaient devenus incompatibles. M. de Villèle, cruellement blessé, retrouva au fond du cœur, pour ce nouveau collègue si légèrement accepté, tout l'éloignement dont il avait, moins de deux ans avant, confié le secret et les motifs à M. de Richelieu. M. de Chateaubriand venait d'obtenir dans le conseil l'influence prédominante qu'il croyait due à son esprit supérieur, à son talent transcendant. Ses prétentions prirent dès lors une allure qui ne pouvait s'accommoder avec la position d'un président du conseil auquel appartenait la direction générale de la politique, et qui n'était pas d'humeur à s'en dessaisir. Les conséquences inévitables d'une telle situation ne tardèrent pas à se produire.

La dépêche officielle qui enjoignait à M. de La Garde de partir était ainsi conçue : « Non seulement le gouvernement « espagnol ne donne aucun espoir de l'amélioration qu'on « pouvait attendre des sentiments qui ont si longtemps uni « les Espagnols et les Français dans l'amour de leurs sou- « verains et d'une prudente liberté, mais il va jusqu'à « exiger que la France retire son armée d'observation et « expulse les étrangers qui lui ont demandé un asile. La « France n'est point accoutumée à un pareil langage, elle « ne peut le pardonner qu'en considération de l'exagéra- « tion qui règne actuellement en Espagne. » Puis quelques

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