DÉPÊCHE A M. DE LA GARDE
« tête de ses troupes. Les deux princes pourront avoir « ensuite une entrevue, qui sera peut-être suivie d'un traité « de paix, de modifications constitutionnelles et de Tam- « nistie que désire Sa Majesté Très Chrétienne. Alors non (c seulement notre armée sera retirée, mais nos soldats, « nos vaisseaux et nos trésors seront à la disposition de « l'Espagne. Nous nous regarderons comme très heureux « d'avoir contribué à son rétablissement et à sa réconcilia- « tion avec les puissances continentales.
« Tels sont. Monsieur le comte, les sentiments du gou- « vernement français; il ne prétend imposer aucune forme « de gouvernement à un peuple quelconque, mais il ne « peut regarder comme légitimes et stables des institutions « qui émanent d'un pouvoir illégitime. »
J'ai transcrit cette pièce en entier, parce que je ne crois pas qu'on en trouve beaucoup de ce genre dans les archives de la diplomatie européenne. Ces conseils donnés à un roi, qu'on affecte de représenter comme un prisonnier sans pouvoirs ; cette scène mélodramatique des deux armées en présence de chaque côté de la rivière, pour arriver à conclure un accord que les diplomates n'ont pu obtenir, tout cela paraissait inspiré par l'imagination du poète bien plus que par la raison de l'homme d'État; tout cela produisit, si je suis bien informé, plus de surprise que d'admiration. En Angleterre particulièrement, cela ne modifia pas l'opi* nion assez mince conçue sur l'aptitude du nouveau ministre des affaires étrangères de France, pour les grandes et importantes fonctions qui lui étaient confiées.
Quand les lettres parvinrent à M. de La Garde, lord Fitz- Roy Sommerset était arrivé à Madrid depuis quatre ou cinq jours, et il n'avait rien obtenu. Il s'était d'abord adressé à un des membres des Cortès qu'on devait regarder comme tout dévoué (c'était probablement le général Alava, ancien aide de camp, comme lui, du duc de Wellington); lui ayant communiqué la lettre dont il était chargé, on lui
avait témoigné le plus grand étonnementy sans dissimuler la conviction qu'une pareille démarche serait plus nuisible qu'utile. Sur les instances réitérées du duc de Sommerset, on avait cependant consenti à faire connaître aux collègues les mieux intentionnés la nature de la mission dont il était chargé. Il fut bientôt évident que les Espagnols, offensés par la pensée qu'on prétendait imposer, par la crainte des baïonnettes étrangères, des modifications au régime intérieur du pays, ne feraient rien de ce qu'ils considéraient comme portant atteinte à leur indépendance et à leur honneur. Les constitutionnels, scrupuleux, alléguaient que le temps n'était pas encore venu où il serait légalement possible de modifier la loi fondamentale. Les révolutionnaires, enfin, repoussaient avec indignation toute idée de transaction. Il y avait donc unanimité pour braver toutes les menaces, résister par tous les moyens à l'invasion qui se préparait.
Le 30 janvier, M. de La Garde quitta Madrid; c'était, avec la rupture définitive, la guerre; chacun de son côté s'y prépara.
La session s'ouvrit le 28 janvier. Le discours de la couronne était attendu avec anxiété par les partisans de la paix, comme par les partisans de la guerre. La cour et les royalistes purs voyaient dans l'intervention armée un coup décisif porté aux principes révolutionnaires. Les libéraux et les constitutionnels la considéraient comme un pas de plus vers le but poursuivi depuis longtemps, c'estrà-dire la réaction violente contre l'ordre de choses qui avait triomphé en 1789, que la charte de 1814 avait reconnu. Les esprits sages ne pouvaient envisager sans effroi les dangers d'une pareille aventure. Pour qu'elle ne fût pas désastreuse, il fallait un très rapide succès; si la résistance devenait sérieuse, si, comme c'était toujours à craindre de l'Espagne, la guerre devenait une guerre nationale, une guerre de partisans disputant pied à pied le sol de la patrie, ne