OPINION DE M. DE LA GARDE SUR LA GUERRE
allions nous engager. Je me plais à donner ici le résumé de cette conversation ; elle prouve à la fois sa grande sagacité et son talent d'observation. « Il faut, me dit-il, que « l'entreprise , pour atteindre son but, soit conduite avec a rapidité; si la guerre traînait en longueur, nul ne peut a dire, avec le caractère espagnol, le parti que prendrait la « population. Dans l'état actuel des choses, elle laissera a faire. On n'aura donc devant soi que la force purement (c militaire. Celle-ci est si misérable, si mal organisée, si (c dénuée de chefs capables, il est si impossible de la réunir « en un corps d'armée tant soit peu respectable, qu'aujour- « d'hui quatre régiments français qui partiraient de Bayonne « arriveraient presque sans coup férir à Madrid. »
Pour m'expliquer ce phénomène, il me fit observer que, contrairement à ce qui s'était passé dans la guerre contre Napoléon, qui avait pour lui les villes et contre lui les campagnes, l'armée française aurait contre elle les villes et pour elle les campagnes 1 Les villes seraient incapables de se défendre avec leurs propres forces. « Et Saragosse? lui « dis-je. — Saragosse, me répondit-il, a été défendue par <( les paysans appelés et conduits par les moines. Cette « fois, les moines conduiraient plutôt les gens des cam- « pagnes au secours de l'armée française. Ainsi point de « guérillas à craindre. Ce qui en existe en ce moment fait a partie de Tarmée de la Foi. — Mais cet état de choses « est-il bien solide? — Si les désordres inséparables d'une « invasion viennent à se produire trop brutalement, s'il y « a des excès, seulement des réquisitions trop onéreuses, « si les chefs de l'armée française se permettaient tels « actes dont l'orgueil espagnol se trouverait offensé, nul a ne saurait dire l'étendue de la réaction qui pourrait a éclater, surtout dans les provinces du littoral de la Médiat terranée. On pourrait alors se trouver engagé dans une « guerre aussi périlleuse que celle où la France a, pendant a cinq ans, sous l'Empire, si malheureusement épuisé ses
« ressources en hommes et en argent. Cet écueil évité, en « supposant que grâce au succès de Texpédition, Ferdi- « nand YII soit rétabli dans la plénitude de son autorité, « reste à savoir l'usage qu'il en fera, ou plutôt celui que 0 lui commanderont les hommes qui s'empareront de lui, « pour satisfaire leurs haines, leurs passions, leurs venir geances. Cet écueil n'est sans doute pas aussi dangereux « que le premier; mais, si on ne parvient pas à Téviter, il « sera honteux d'avoir abouti à l'installation d'un régime « absurde, odieux. Le gouvernement français se verra « accusé de n'avoir prêté le secours de ses armes que pour « favoriser la réaction la plus folle et les plus effroyables a cruautés. Une grande habileté, beaucoup de prudence et « de fermeté seront nécessaires pour conjurer ce danger. « Il faut exiger de Ferdinand des engagements qu'il ne a puisse rompre quand la victoire sera obtenue, sinon on « doit s'attendre aux plus rudes déboires. » Tout ce que M. de La Garde m'a dit sur ce sujet, il l'a dit avec plus de détails encore et l'a répété à M. de Villèle, à M. de Chateaubriand et surtout au duc d'Angoulème. Ces salutaires avertissements ont beaucoup contribué à la conduite du prince dès son entrée en Espagne et qu'il a, autant qu'il dépendait de lui, soutenue jusqu'au moment où il en est sorti.
Le discours de l'adresse en réponse au discours du Roi donna lieu d'abord, dans la Chambre des pairs, à des débats assez vifs. M. de Barante proposa un amendement exprimant un blâme, sur les idées si belliqueuses du gouvernement. Il fut appuyé par M. de Ségur et M. Daru. M. de Villèle et M. de Chateaubriand répondirent. La majorité, contrairement aux usages de la Chambre haute, ferma la discussion avec une promptitude prouvant que le ministère en craignait la continuation, et refusa la parole à quatre orateurs dont lestaient et le nom devaient fixer l'attention. Le prince de Talleyrand, le duc de Broglie, le