DISCOURS DE M. DE TALLEYRAND
duc de Dalberg et le comte Mole firent imprimer leurs opinions.
Celle de M. de Talleyrand était de nature à produire une
grande impression ; elle commençait ainsi : a II y a aujour-
« d'hui seize ans qu'appelé par celui qui gouvernait alors
a le monde à donner mon avis sur une lutte engagée avec
« le peuple espagnol, j'eus le malheur de lui déplaire en
a lui dévoilant l'avenir, en lui révélant les dangers qui
fit allaient naître en foule d'une agression non moins injuste
a que téméraire. La disgrâce fut le prix de ma sincérité.
« Étrange destinée que celle qui me ramène, après ce long
« espace de temps, à renouveler auprès du souverain légi-
« time les mêmes efforts, les mêmes conseils. » Puis,
après quelques développements sur les inconvénients d'une
guerre entreprise sans nécessité, il ajoutait : « J'aurai le
(c courage de dire toute la vérité. Ces mêmes sentiments
« chevaleresques qui, en 1789, entraînaient les cœurs géné-
a rcux et séduisaient les imaginations n'ont pu sauver la
fit monarchie légitime. Ils peuvent encore la perdre en 1823,
« et la monarchie légitime est le besoin de la France. La
« question de la guerre n'est point, comme on se plaît à le
« dire, une question dynastique; c'est une question pure-
« ment de parti. Il ne s'agit point des intérêts de la royauté,
« mais il s'agit des intérêts d'un parti fidèle à ses vieilles
a haines, à ses vieilles prétentions, et qui aspire moins à
a conserver qu'à reconquérir. C'est une revanche qu'on
« veut prendre sur les hauteurs des Pyrénées. » Il est
étonnant qu'un homme si bien placé pour être renseigné,
si perspicace, ayant une si longue expérience des grandes
affaires, n'ait pas discerné les différences profondes qui
existaient entre des situations que certaines apparences
pouvaient faire croire identiques. Il avait été bien loin
dans l'expression de ses sinistres pressentiments. Ce tort
lui a été depuis sévèrement reproché.
A la Chambre des députés, la discussion fut importante
et plus ardente encore. M. de Villèle se trouva dans une situation rappelant celle du ministère Richelieu dans les derniers jours de son existence, ayant à soutenir Tassaut de la gauche et de la droite extrême. MM. Duvergier de Hauranne, Foy et Sébastiani attaquèrent, dans le projet d'adresse présenté par la commission, l'approbation donnée au projet d'intervention armée. MM. de Kergorlay, de La Bourdonnaye et de Lalot, qui ne visaient à rien moins qu'à susciter dans l'Europe entière une croisade contre les idées révolutionnaires, prirent à partie non pas le ministère tout entier, mais le président du conseil, mais M. de Villèle personnellement, pour les entraves qu'il avait apportées au rappel des ambassadeurs, pour le refus qu'il avait formulé de s'associer aux démarches des trois puissances continentales. M. de La Bourdonnaye devint, dès ce jour, le chef de la fraction de la droite qui a été désignée depuis sous le nom de contre^pposition et d'où devaient partir les plus rudes coups que M. de Villèle ait eu à endurer. Ce dernier était loin de s'attendre à une opposition aussi nettement déclarée, aussi violente contre sa personne. Il était bien difficile qu'avec son expérience des intrigues parlementaires, le président du conseil ne démêlât pas les symptômes d'une entente secrète entre M. de La Bourdonnaye et plusieurs de ses anciens amis. Cette scission était embarrassante pour lui; il croyait devoir ménager les hommes dont elle se composait, ne voulait pas rompre trop ouvertement avec eux. Dans le trouble où l'avait jeté sa situation délicate, il lui échappa cette phrase malheureuse : « Nous « sommes placés dans l'alternative d'attaquer la révolution « espagnole aux Pyrénées ou de la défendre sur nos fron- « tières du Nord. »
On ne pouvait dire plus positivement que le gouvernement français cédait à la menace d'être lui-même attaqué comme complice de la révolution d'Espagne, s'il ne se chargeait pas de la mettre à la raison et ne parvenait pas