‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 213 sur 275 · DISCOURS DE M. MANUEL · texte numérisé non relu

DISCOURS DE M. MANUEL

cours était remarquable et produisit une assez grande impression. Je n'en blâmerais que le récit qu'il fit d'une conversation dans laquelle l'empereur Alexandre lui avait développé les principes de la Sainte-Alliance et expliqué à quel point la politique qui en découlait était noble et gêné* reuse, enfin lui avait démontré la nécessité de se rallier h de tels principes, de s'associer aux combinaisons d'une politique qui seule pouvait assurer le repos et le bonheur du monde. En d'autre temps, alors que le sentiment des convenances était mieux compris, je crois qu'on aurait trouvé assez étrange que le ministre du roi de France se permît de mettre en scène un souverain étranger, de livrer ses paroles aux commentaires de la presse.

Le soin de répondre à M. de Chateaubriand fut confié à M. Manuel, orateur de l'opposition de gauche, dont le talent inspirait le plus de confiance à son parti. Comme d'habitude, il monta à la tribune avec l'intention très arrêtée de provoquer un scandale; c'était sa tactique depuis son entrée dans le Parlement. En excitant les colères de la droite, il l'avait souvent amenée à se compromettre avec l'opinion publique, mais, cette fois, il rencontra un écueil qu'il n'avait pas prévu. La majorité sentait la toute-puissante influence qu'elle exerçait sur le gouvernement, elle entendait régner sans contradiction dans l'enceinte de ses délibérations et n'attendait qu'une occasion d'apprendre à l'opposition, par un vigoureux exemple, l'attitude qu'elle devait observer désormais. M. Manuel, après une ample justification de la révolution d'Espagne, qui avait été faite à moins de frais et avait entraîné moins d'excès qu'aucune autre^ après avoir rappelé les promesses faites en 1813, prononça cette phrase : « Ferdinand n'a rien promis, mais en a revanche il a des vengeances à exercer; son gouverne- (X ment était terrible, il était atroce... » Ici sa voix fut couverte par les protestations de la droite, qui demanda son rappel à l'ordre, parce qu'il insultait un gouvernement

établi. M. Ravez fit observer qu'on devait distinguer la personne du roi, qui ne peut jamais être attaquée, et le gouvernement de ce même roi, que chacun est maître de critiquer. L'orage se dissipa; mais bientôt M. Manuel, pour faire comprendre à quels dangers la personne même du roi d'Espagne serait exposée du moment où la frontière espagnole serait franchie par les troupes françaises, rappela que les Stuarts avaient été renversés de leur trône parce qu'ils avaient cherché leur point d'appui chez l'étranger, et demanda s'il était possible d'oublier que c'était aussi parce que les puissances étrangères étaient entrées en France que Louis XVI aussi avait été précipité; enfin, malgré les murmures, il prononça cette phrase : « Ai-je besoin de « dire que le moment où les dangers de la famille royale « sont devenus, en France, plus graves, a été celui où la « France révolutionnaire a senti qu'elle srvait besoin de se « défendre par une forme nouvelle, par une énergie toute « nouvelle? » Aussitôt ces mots entendus, la tempête devint terrible. « C'est affreux I c'est épouvantable! » s'écria-t-on de la droite. « Il justifie le régicide I à l'ordre I Que le pré- « sident venge de tels blasphèmes t » En vain quelques voix de la gauche demandaient qu'on attendît la fin de la phrase avant de la juger et de la condamner. Le président prononça le rappel à l'ordre ; les clameurs n'en diminuèrent pas. « C'est une infamie I 11 faut le faire descendre de la « tribune ! Otez-lui la parole I » Le tumulte devint si grand que le président suspendit la séance' pour une heure el envoya la Chambre dans les bureaux. M. Manuel en profita pour écrire au président une lettre dans laquelle, reprenant la phrase interrompue, il la terminait d'une manière qui ne pouvait donner lieu à aucun reproche. On a remarqué depuis que, dans la partie de cette phrase déjà prononcée à la tribune, il avait cru devoir remplacer le mot formey dont il avait fait usage, s'il faut croire le plus grand nombre de ses auditeurs, par celui de force. Quoi qu'il en

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