‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 214 sur 275 · M. MANUEL EXCLU DE LA CHAMBRE · texte numérisé non relu

M. MANUEL EXCLU DE LA CHAMBRE

soit de l'inexactitude de cette nouvelle version, non seulement il lui fut impossible, lorsque la séance fut rouverte, de se faire entendre de nouveau, mais le président, auquel il avait remis sa lettre, ne put obtenir qu'on en écoutât la lecture. M. Forbin des Issarts demanda que la Chambre, dont le devoir était de se faire respecter, puisqu'elle avait la confiance de la France, prononçât l'exclusion de M. Manuel. Cette proposition ne pouvait manquer d'être accueillie avec grande faveur par la majorité ; mais comme elle n'était point faite suivant les formes prescrites par le règlement, M. Ravez refusa obstinément de la mettre aux voix. Ne voyant aucun moyen de ramener le calme dans les esprits, il prononça la clôture ; la séance fut levée aux cris de : Vive le Roil poussés avec une grande énergie par tous les membres de la droite.

Le lendemain, M. de La Bourdonnaye apporta à la tribune une proposition qui déjà avait été communiquée aux bureaux. Malgré les réclamations de la gauche, elle fut discutée sans délai ; elle réclamait l'expulsion de M. Manuel et se terminait ainsi : « Députés de la France, vous éloi- « gnerez de la tribune celui qui, n'y ayant été envoyé que « sous serment d'être loyal et fidèle député et d'obéir aux « lois du royaume, n'y monte que pour les attaquer et les « rendre odieuses. Qu'il cesse d'être le représentant de a cette contrée à jamais célèbre sous le nom de terre clas- « sique de la fidélité, celui qui ne craignit pas de faire a devant vous l'apologie du régicide, de ce forfait qui,soua levant en un instant la Vendée, enfanta tout à coup une « armée de héros. Qu'il cesse d'être député, qu'il jouisse « pour la dernière fois de l'inviolabilité que ce titre lui a assure, et que votre décision, messieurs, reste à jamais « déposée dans vos archives comme un monument élevé « pour prévenir le retour de pareils attentats. »

La prise en considération de cette proposition fut l'occasion d'un débat qui occupa tout le reste de la séance. Je

n'entreprendrai pas d'en donner l'analyse; mais je ne puis me dispenser de dire que M. Manuel, ayant enfin obtenu la parole, prononça (j'étais à la séance) le meilleur discours qu'on ait entendu de lui. S'il ne parvint pas à convaincre le plus grand nombre de ses auditeurs de la pureté de ses intentions, ni de sa sincérité, ses arguments furent habiles, et il eût été difficile à un tribunal moins passionné de ne pas les admettre. Il insista surtout sur les dangers de l'exemple qu'on allait donner; il montra que le droit d'exclure, qu'on prétendait s'arroger, ne puisait sa source ni dans la Charte, ni dans le règlement, ne pouvant se trouver que dans l'esprit de parti; que c'était le même que celui dont s'étaient emparés les Montagnards en 1793. J'ai su depuis qu'il avait passé la nuit à préparer ce discours, avec son ami M. Cousin , professeur de philosophie, dont les conseils lui furent certainement fort. utiles. La proposition fut prise en considération. On voulait qu'elle fût immédiatement envoyée dans les bureaux; la gauche alors interpella le président du conseil sur le silence gardé parle ministère, dans une occasion où les principes et les règlements étaient si hautement violés. M. de Villèle répondit que les ministres avaient partagé l'indignation de la Chambre, mais que pénétrés, comme ils l'étaient tous, du respect le plus profond pour l'indépendance de rassemblée, ils n'avaient pas cru qu'il leur appartînt de prendre part à un débat relatif à l'étendue des droits qu'elle pouvait exercer sur ses membres. La précipitation avec laquelle on prétendait agir fut évitée, grâce à la fermeté de M. Laine. La réunion dans les bureaux n'eut lieu que le lendemain. M. de La Bourdonnaye fut nommé rapporteur. Son apparition à la tribune causa à la gauche une très grande colère. « Est-ce comme rapporteur ou comme accusateur que vous « parlez? »

Je ne dirai rien de la discussion qui suivit la lecture du rapport, ni des scènes tumultueuses qu'elle amena, la résolu-

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