M. MANUEL EXCLU DE LA CHAMBRE
lion que M. Manuel serait exclu des séances de la Chambre des députés pendant la durée de la présente session fut votée. Malgré le vote, M. Manuel, le lendemain, ne tenant aucun compte de la décision de la Chambre, vint occuper sa place accoutumée. Il avait dû, pour entrer dans la salle, violer la consigne donnée par le président aux huissiers. Le président l'invita à se retirer; alors il répondit : a J'ai annoncé hier que je ne céderais qu'à la violence. » Sur cette réplique, le président proposa à la Chambre de suspendre la séance pendant une heure, ajoutant que, pendant l'intervalle, il donnerait les ordres nécessaires pour l'exécution de la mesure qu'elle avait prise. Cette proposition adoptée, la séance fut levée.
M. Manuel étant resté sur son banc, entouré de tous les membres de la gauche, le chef des huissiers s'approcha et lui notifia l'ordre qu'il avait reçu de le faire sortir de la salle. Sur son refus, on introduisit un piquet de vétérans et de gardes nationaux; l'officier qui les commandait ordonna au sergent d'avancer; celui-ci resta immobile, ainsi que tous les gardes nationaux; alors on fit entrer un piquet de gendarmerie. Les gendarmes saisirent M. Manuel au collet et le traînèrent hors de la salle. Cette scène produisit la plus pénible émotion ; les protestations partirent des bancs delà gauche; tous les députés de ce côté, parmi lesquels on remarquait MM. de La Fayette, Laffitte, Casimir Perier, Dupont de l'Eure, Girardin, s'élancèrent de leurs places et sortirent en même temps que M. Manuel.
Sans doute il fallait obéir à la volonté de la Chambre, mais il est toujours très fâcheux d'arriver à de telles extrémités. Le lendemain, après la lecture du procès-verbal, le président avertit la Chambre qu'il avait reçu de plusieurs membres de la gauche une déclaration, avec prière d'en donner lecture. La Chambre refusa de l'entendre, malgré les efforts que fit le général Foy pour l'y déterminer. Sur ce refus, les membres de la gauche quittèrent de nouveau la
salle. La déclaration ou plutôt la protestation était signée par soixante-trois députés. La plus grande publicité lui fut donnée; toute la presse libérale la répandit en France, avec les commentaires les plus élogieux et les plus passionnés. Le sergent de la garde nationale qui avait refusé de prêter main-forte (c'était un homme fort obscur, passementier, nommé Mercier) fut aussitôt célébré comme un héros; bien que désavoué par les chefs de sa légion, suspendu du service et rayé du contrôle par une ordonnance spéciale, il devint l'objet du plus vif intérêt. Tous les hommes politiques appartenant à l'opinion libérale, députés ou pairs de France, se firent inscrire chez lui. A tous les étalages des marchands d'estampes on voyait le portrait lithographie de Mercier faisant pendant à celui de M. Manuel. Des souscriptions furent ouvertes pubhquemcnt en sa faveur. La police laissa d'abord passer l'orage, puis elle jugea à propos de poursuivre les distributeurs de la protestation et les colporteurs de listes de souscription; mais ces poursuites ne produisirent aucun résultat, et l'autorité les laissa tomber en oubli.
La majorité devait-elle se réjouir de la victoire? Toute cette bruyante émotion devait-elle tourner à son profil? M. Manuel était un ennemi déclaré de la maison de Bourbon : cela le rendait beaucoup moins dangereux, et il avait fini par être plus embarrassant qu'utile pour son parti. Il était une des causes de la séparation qui existait entre la gauche et le centre gauche, où se trouvaient des hommes qui ne pourraient jamais sympathiser avec lui, tels que MM. deSainte-AuIaire, Royer-CoUard, Delessert, Humann; on venait de les forcer à prendre fait et cause pour lui. Jusqu'alors M. Manuel n'avait eu que la popularité d'un factieux; on lui donnait celle d'un homme opprimé, dans la personne duquel les droits de la représentation nationale avaient été violés. La majorité était assez forte pour n'avoir rien à craindre des discours d'un orateur qu'elle pouvait