‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 220 sur 275 · LE DUC DE BELLUNE A BAYONNE · texte numérisé non relu

LE DUC DE BELLUNE A BAYONNE

c s'empêcher, en toutes les grandes occasions, de céder «aux inspirations de votre vieille expérience; de cette « manière, nous serons plus assurés du succès. » Ce rôle était en effet assez brillant; il séduisit le maréchal. D'ailleurs pour le décider, M. de Villèle n'hésita pas à lui donner l'assurance qu'il reprendrait son ministère à son retour. Il lui proposa, pour que le choix de son successeur intérimaire ne pût lui porter ombrage, de désigner le général Digeon, homme honnête et très laborieux, que le parti royaliste acceptait. Le maréchal se mit en route le lendemain, après avoir pris la précaution de faire signer au Roi et de remettre lui-même au général Digeon l'ordonnance qui lui confiait par intérim le portefeuille de la guerre. Au même moment M. de Villèle en faisait signer une autre à Sa Majesté nommant définitivement le même général Digeon ministre de la guerre. Il se trouvait ainsi en possession de deux documents officiels le nommant au même poste à des titres difl'érents. Cet imbroglio tient plus de la comédie que de la politique; il faut, pour l'écrire, être aussi certain que je le suis de sa stricte exactitude. Il fallait bien, un jour où l'autre, que quelqu'un se trouvât mystifié; ce dont M. de Villèle s'inquiétait peu, pourvu qu'il sortit de l'embarras du moment. Il se croyait sûr qu'une fois hors du ministère de la guerre, le duc de Bellune n'y rentrerait pas.

L'imprévoyance habituelle de M. de Villèle éclata ici de la plus étrange façon. Le mécontentement que le duc d'Angoulême allait ressentir ne pouvait être douteux. On ne pouvait ignorer sa résolution bien arrêtée de ne pas souffrir un maréchal de France à ses côtés; la confidence que j'en avais reçue avait été faite à bien d'autres. Le président du conseil se persuadait sans doute qu'un moment de dépit serait bientôt passé et que le duc de Bellune, une fois arrivé sur les lieux, s'installerait sans peine dans la place que le Roi venait de lui confier, S'il

était un ministre de la guerre médiocre, il était un fort bon militaire, un général expérimenté, et ferait pour la conduite d'une campagne incontestablement mieux que le général Guilleminot. Il pourrait sans doute retrouver la trace des approvisionnements qu'il avait commandés el connaître la direction qu'on leur avait fait prendre. Pour le reste, le général Digeon s'en acquitterait mieux que lui. Une dernière raison avait décidé le président du conseil; le parti royaliste devait lui savoir gré de l'avoir délivré d'un homme aussi déplaisant que le général Guilleminot. Il allait donc regagner tout le terrain que lui avait fait perdre, dans l'esprit des royalistes, sa lenteur à accepter la guerre à mort contre la révolution d'Espagne.

Une affaire assez obscure prouve, mieux que tout, l'intérêt que le parti exalté attachait au renvoi du général Guilleminot. Vers le milieu du mois de mars, une boîte fut déposée k la diligence de Paris, pour Rayonne; dans cette boîte se trouvaient quatre habits d'of Aciers généraux, uniformes de différents corps, trois paires d'épaulettes en or, des boutons à l'aigle et, je crois, même une aigle de l'armée impériale. Dans la même diligence avaient pris place plusieurs voyageurs dénoncés à la police comme délégués par les sociétés révolutionnaires pour soulever les troupes au moment où elles auraient franchi la Bidassoa. Ils furent arrêtés à une très petite distance de Paris. Jusque-là, rien de plus simple, mais l'occasion avait paru bonne pour établir qu'ils avaient des intelligences dans l'ctat-major du* prince. C'est pour arriver à ces fins qu'on avait placé sur la voiture la boîte renfermant les uniformes, sur laquelle on avait mis l'adresse de M. de Lostende, aide de camp du général Guilleminot. Tout cela avait été préparé, exécuté, j'en ai eu la certitude, par les soins d'un sieur Hinaux, commissaire central à la préfecture de police, aidé par le commissaire de police de Saint^Thomas d'Aquin nommé Genaudet, et un officier

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