OCCUPATION DE MADRID. S
restait en dehors de ces influences et de ces passions; les officiers qui l'entouraient et qu'il avait désignés lui-même restaient modérés. C'étaient, outre le général Guilleminot, le duc de Guiche et le duc des Gars. Ce fut cependant sur leurs conseils que le prince se décida à hâter sa marche sur Madrid. Il pensait qu'il fallait profiter des avantages acquis, ne pas laisser à l'ennemi le temps de se remettre de son premier émoi, de concerter un nouveau plan de défense et surtout de soulever la population dans les provinces. Le prince donna sur-le-champ tous les ordres nécessaires; le général Molitor continua la poursuite du général Ballesteros sur la route de Valence, le général Bourke se porta sur la Galice pour attaquer, ou au moins contenir, le général Morillo ; le général prince de Hohenlohe fut laissé pour assurer les derrières et pousser les sièges de Pampelune et de Saint-Sébastien. La grosse armée du centre, que le prince commandait en personne, et dont le corps du maréchal Oudinot formait l'avant-garde, se dirigea sur Burgos, pour de là gagner Madrid; Burgos fut occupé dès le 9 mai, Madrid le 23, sans avoir tiré un coup de fusil, depuis son passage de la Bidassoa; rien absolument n'ayant tenu devant nos troupes; à peine quelque résistance à notre droite et à notre gauche, le seul incident sérieux se produisit au moment où les premiers bataillons français occupèrent Madrid. On avait eu hâte de les faire pénétrer dans la ville, pour éviter la réaction violente qui devait, selon toute apparence, se produire. Un corps de volontaires royalistes espagnols, que conduisait un chef de partisans nommé Bessières , voulut prendre les devants; s'il eût réussi, on aurait eu à déplorer des massacres inutiles. Un conflit s'engagea, et on ne parvint à chasser les volontaires royalistes qu'après un. combat assez vif. Cette tentative causa une très vive contrariété au prince. Ses plus grands embarras étaient nés jusqu'alors de la difficulté de contenir les passions furieuses des sol-
dais qui composaient l'Armée de la foi, et cette préoccupation le suivit pendant tout son séjour en Espagne. Il devait d'autant plus réagir contre ces tendances redoutables, que sa grande influence venait de la conGance qu'avaient les chefs de l'armée espagnole dans la générosité de ses sentiments et la modération de son caractère. Le général de l'Abisbal, qui occupait dans l'armée de défense le poste le plus important, puisqu'il devait couvrir la capitale, n'avait pris aucune disposition pour arrêter les Français, même aux fameux défilés de Sommo-Sierra et de Guadarrama. Aussi était-il devenu très suspect aux patriotes, et le bruit s'était répandu qu'il s'entendait avec le comte de Montijo, Martinez de la Rosa et d'autres personnes restées à Madrid, pour négocier avec nous et faire les concessions nécessaires. La publication de sa correspondance avec le comte de Montijo devait confirmer ces soupçons. A la suite d'une visite que lui firent les généraux ses collègues pour lui témoigner leur indignation, il donna sa démission et prit la route de France. Malgré le sauf-conduit dont il était porteur, il aurait été massacré auprès de I Yiloria par des royalistes espagnols , si des troupes fran-
j çaises n'étaient venues le protéger. Le choix si précipité
de ce lieu de retraite et le sauf-conduit dont il était muni prouvent h quel point ses intelligences étaient déjà établies avec le quartier général français.
Je suis entré dans ces détails, parce que cela fait comprendre tout ce qui s'est passé ensuite. Ils prouvent que le désir d'une conciliation était entré dans l'esprit des principaux chefs de l'armée; mais il était trop tard; il fallait compter avec l'Armée de la foi. Les absolutistes ne voulurent rien entendre. Le gouvernement constitutionnel n'existait pas ; pour eux il n'y avait que le roi. Parmi les constitutionnels eux-mêmes, il arrivait ce qui arrive toujours à la fin des grandes crises : les violents redoublent de violence, imposent la loi; toute opinion modérée et sage