‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 228 sur 275 · L'ORDONNANCE D'ANDUJAR · texte numérisé non relu

L'ORDONNANCE D'ANDUJAR

tolérer des crimes qui ternissaient la gloire de nos armes. Il ne fallait pas laisser compromettre, par la conduite des auxiliaires, l'autorité nécessaire pour faire accepter les capitulations qui devaient mettre fin à la guerre et assurer le succès de son entreprise. Ëtait-il certain que les conditions que devait désigner au nom de la France le général Molitor seraient respectées? Ce fut en présence de tant de graves considérations que, de son propre mouvement, plus encore que de l'avis de ses conseillers intimes, il se décida, le 8 août, à rendre à Andujar l'ordonnance que les uns ont considérée comme son plus beau titre de gloire, et où les autres n'ont voulu voir qu'une mesure imprudente.

(c Considérant que l'occupation de l'Espagne par l'armée a française, sous mes ordres, me met dans l'indispensable « obligation de pourvoir à la tranquillité de ce royaume et a à la sûreté des troupes, ordonnons :

« Article premier. Les autorités espagnoles ne pourront « faire aucune arrestation sans l'autorisation du comman- « dant de nos troupes dans l'arrondissement où elles se « trouveront.

« Art. 2. Les commandants en chef des corps d'armée « feront élargir tous ceux qui ont été arrêtés arbitraire- « ment et pour des motifs politiques, notamment les mili- « ciens rentrés chez eux. Sont toutefois exceptés ceux qui, « depuis leur rentrée dans leurs foyers, ont donné de justes « motifs de plaintes.

« Art. 3. Les commandants en chef des corps de notre « armée sont autorisés à faire arrêter ceux qui contrevien- « dront au présent ordre.

« Art. 4. Tous les journaux et journalistes sont placés a sous la surveillance de nos troupes.

« Art. 5. La présente ordonnance sera imprimée et affi- « chée partout. »

Il faudrait un volume pour contenir les protestations, les commentaires passionnés des journaux, contre la publi-

cation de cette ordonnance, les emportements auxquels elle donna lieu de la part de toutes les autorités royalistes, de tous les corps militaires dont FArmée de la foi avait formé le noyau, de cette foule enfin de fanatiques absolutistes qui s'étaient emparés de tous les pouvoirs. La régence ellemême, instituée par le prince généralissime, affecta de partager leur indignation ; elle adressa une protestation au duc de Rovigo et la fit imprimer. Comme cette pièce esl encore un des actes les plus modérés de ceux qui virent le jour à cette époque, je la transcris en entier; elle donnera la mesure du reste.

« A Son Excellence le duc de Rovigo. Excellence, la « régence du royaume vient d'être informée officiellement « que, la nuit dernière, trois officiers français se sont pré- « sentes h la prison de la ville, avec plusieurs gendarmes, « et qu'ils ont mis en liberté vingt-deux Espagnols détenus « sous la sauvegarde des autorités et de la loi. La régence « a appris avec surprise un événement qui attaque la soua veraineté du roi, au nom de qui elle gouverne. Ne pou- « vant supporter cette atteinte portée à sa dignité, elle « proteste à la face de l'Europe, dont elle implore l'assis- « tance contre la violence de cet acte. En apprenant celte a nouvelle, la régence aurait voulu pouvoir abandonner a les rênes de l'Ëtat; mais pensant à la situation de son « souverain, à la nécessité de conserver l'union entre les « deux nations, au besoin de maintenir l'ordre public dans 0 l'intérieur, elle se croit obligée de continuer ses fonctions « malgré l'outrage fait à l'autorité dont elle est investie. « La régence du royaume adresse à Votre Excellence celte « protestation en réponse à la communication officielle « qu'elle vient de recevoir. » Cette pièce n'a pas besoin de commentaires.

Si, dans Tarmée française, quelques officiers étaient disposés à blâmer l'ordonnance, le général de Bourmont fut le seul qui osât le faire publiquement. L'ambassadeur

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de France, M. de Talaru, n'hésita pas à peindre, dans le compte qu'il en rendit au ministre des affaires étrangères, l'ordonnance d'Andujar comme extrêmement inconsidérée, dangereuse et ne pouvant avoir que de funestes effets. On peut donc sans témérité attribuer en grande partie aux impressions que sa correspondance produisit sur M. de Chateaubriand la résolution qu'il prit de provoquer contre cette ordonnance une décision du conseil. Elle avait blessé les chaleureux royalistes de France non moins que les absolutistes d'Espagne, et le corps diplomatique résidant à Paris, l'ambassadeur de Russie en tète, s'y montrait fort hostile. Il fut donc décidé, dans un conseil des ministres présidé par le Roi, que M. le duc d'Angouléme serait invité sinon à rapporter son ordonnance, du moins à lui donner une interprétation qui en rendît l'exécution à peu près nulle. On vit donc paraître, à la date du 26 août, une lettre adressée du port Sainte-Marie, sous Cadix, par le comte Guilleminot, major général de l'armée, à tous les commandants français en Espagne. Il y était dit que M. le duc d'Angouléme, informé que diverses autorités locales avaient mal interprété son ordre du 8 août, le chargeait de faire diverses observations à ce sujet. Le prince n'avait voulu que maintenir les effets de sa parole lorsqu'elle garantissait la tranquillité de ceux qui, sur la foi de ses promesses, se séparaient des rangs do l'ennemi. Puis, à l'aide d'une distinction entre le passé et le présent, entre les anciens et les nouveaux délits, les autorités locales et les tribunaux restaient de fait investis de tous les pouvoirs qu'ils jugeaient à propos d'exercer.

Quant aux journaux, le prince, disait-on, n'avait voulu qu'empêcher l'insertion dans les papiers, comme cela arrivait souvent, des articles qui pouvaient aigrir les partis et nuire par des personnalités inconvenantes à l'effet des mesures prises, soit sur ce qui touchait les opérations militaires, soit sur ce qui était relatif à la pacification de

l'Espagne et à la délivrance de Sa Majesté Catholique. Puis venait une recommandation aux commandants français de s'entendre, pour atteindre ce but, avec les autorités locales. Cette lettre n'était certainement pas rédigée sans habileté. La nécessité où le prince s'était vu de subir cette loi ne lui en fut pas moins très sensible; j'ai lieu de croire qu'il ne l'a jamais pardonné à celui qu'il regardait avec raison comme le lui ayant plus particulièrement fait imposer, c'est-à-dire à M. de Chateaubriand. On a dit, avec raison peut-être, que, dans l'état d'exaltation où se trouvaient les royalistes espagnols, l'ordonnance d'Andujar était inexécutable; mais en résulte-t-il que le prince ait eu tort de la publier et qu'elle ait été inutile? Je suis loin de le penser; son honneur lui commandait d'affirmer son loyal désir de tenir ses promesses et sa ferme résolution de les maintenir, de les faire exécuter. Il a dû s'incliner devant une autorité souveraine qu'il ne lui était pas permis de méconnaître, mais il a décliné toute responsabilité dans des actes que sa conscience réprouvait; on ne pouvait manquer d'admirer sa générosité et sa droiture.

Avant de commencer les opérations du siège de Cadix, le duc d'Angoulème jugea à propos, le 17 août, d'écrire au roi Ferdinand la lettre suivante :

« Monsieur mon frère et cousin. L'Espagne est délivrée « du joug révolutionnaire ; quelques villes fortifiées ser- « vent seules de refuge aux hommes les plus compromis. « Le Roi, mon oncle et seigneur, avait pensé (les événe- « ments n'ont rien changé à ses sentiments) que Voire « Majesté rendue à la liberté et usant de clémence, trouve- « rait bon d'accorder une amnistie nécessaire après tant « de troubles, et de donner à ses peuples, par la convoca- « tion des anciennes Cortès du royaume, des garanties « d'ordre, de justice et de bonne administration; tout ce « que la France pourrait faire, ainsi que ses alliés et « l'Europe entière, serait fait pour consolider cet acte de

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