M, DE DAMAS MINISTRE DE LA GUERRE
probable que le règlement des comptes amènerait de grosses difficultés. On l'avait, dès le mois de juin, nommé à l'ambassade de Constantinople. Ce concurrent écarté, M. de Chateaubriand mit en avant le baron de Damas. Ce nom lui avait été suggéré, sinon imposé, par une personne de son intimité qui avait été en relations très étroites avec M. de Damas pendant qu'il commandait la division de Marseille. Elle lui avait représenté que, puisqu'il perdait le duc de Bellune, il fallait au moins faire arriver à sa place un homme qui lui eût l'obligation de sa nomination et qui se trouvât ainsi engagé à faire en toute occasion cause commune avec lui. M. de Villèle, pris au dépourvu, fut obligé d'abandonner M. Digeon et de subir le candidat de son collègue des affaires étrangères. Il était difficile que ce mécompte ne lui fût pas très sensible; il en conserva un ressentiment dont les effets ne pouvaient manquer de se produire en temps et lieu.
Le duc d'Angoulôme reçut le Moniteur dans une petite ville, sur la frontière d'Espagne, et vit cette nomination. Il entra, le journal à la main, dans la pièce où se trouvaient ses aides de camp. « Eh bien, messieurs, nous avons un « nouveau ministre de la guerre. Devinez qui I Je vous le « donne en dix, en vingt, en cent! » Et à chaque nom prononcé : « Non, non, pas cela, cherchez donc pire, bien « pire : tout ce qu'il y a de plus fâcheux. » Et voilà comment le prince accueillit cette nouvelle qui, disait-on, devait lui être agréable. Il avait raison. M. de Damas était certainement un homme fort estimable, mais sa nomination n'était pas faite pour plaire à l'armée. Il était déraisonnable de mettre à sa tète un homme émigré dès son enfance, élevé à l'école des cadets de Saint-Pétersbourg, n'ayant appris la science militaire que dans les rangs de l'armée russe. Il en avait pris nécessairement les habitudes et s'était signalé, depuis sa rentrée en France, par les pratiques de la dévotion la plus exaltée. Là ne devait pas se
borner la carrière de M. de Damas; lorsque son insuffisance eut éclaté au ministère de la guerre, les mêmes influences décidèrent M. de Yillèle à le faire passer aux affaires étrangères, où il se flattait apparemment de le surveiller, de le diriger plus facilement. Lorsqu'il est sorti de ce dernier ministère, on lui a conGé le poste de gouverneur de l'héritier du trône. La liste des récompenses fut longue et les promotions dans l'armée considérables. Le général Molitor fut fait maréchal et pair de France; cinq lieutenants généraux furent nommés pairs : le comte BordesouUe, le comte Guilleminot, le comte Bourke, le comte de Bourmont et le baron de Damas. Peu de temps après, la même faveur fut accordée au vicomte Dode de la Brunerie, aussi lieutenant général, et le maréchal de Lauriston reçut le cordon bleu.
Le voyage du duc d'Angouléme fut le signal des manifestations les plus sympathiques. Dans toutes les localités qu'il traversa, les témoignages les plus flatteurs lui furent prodigués. A Paris, elles eurent un caractère de solennité qui en fit un triomphe un peu théâtral. Le prince, avec son bon sens habituel, le sentit, car en montant à cheval, à la porte Maillot , il dit à ses aides de camp : a On nous (c fait faire là une fameuse don quichotterie. » On avait fait arriver par mer, de Cadix à Brest, deux ou trois mille hommes de la garde et de la ligne , choisis parmi ceux qui avaient concouru à la prise du Trocadéro. Ils servirent d'escorte au prince, jusqu'au pied du château des Tuileries. Il fut reçu par le Roi lui-même, qui, le serrant contre son cœur et l'embrassant, lui dit : a Mon fils, je suis « content de vous. » Puis les cris de : Vive le Roi! vive le prince! vivent les héros du Trocadéro ! et, comme de coutume, illuminations, fêtes, spectacles, banquet à la ville, banquet militaire. La famille royale assista au banquet de la ville, et le prince de Carignan au banquet militaire. Il y eut bien parmi les vieux soldats de l'Empire un peu