REJET DU PROJET DE CONVERSION
l'article !•', il fut repoussé par 120 voix contre 105. Ainsi tombait le principe de la loi, et il semblait inutile de continuer la délibération; mais M. de Yillèle ayant insisté pour qu'on allât jusqu'au bout, l'ensemble de la loi fut rejeté par 128 suffrages contre 94. Gomment une telle majorité avait-elle pu se former dans une telle Chambre, jusque-là si dévouée, et cela, malgré tous les efforts, tous les moyens employés par le président du conseil (1)? Sans doute la discussion avait exercé une grande influence; elle avait éclairé bien des esprits disposés d'abord à voter avec le ministère. Il n'en est pas moins certain que des hommes sur lesquels des arguments avaient peu de prise, sur lesquels le ministère se croyait en droit de compter, l'abandonnèrent, et que ces transfuges appartenaient tous au monde de la cour. C'est que déjà se nouait contre M. de Yillèle l'intrigue sous laquelle il devait nécessairement succomber, un peu plus tôt, un peu plus tard. On l'avait accepté tant qu'on avait craint des difficultés contre lesquelles son secours pourrait être indispensable ; du moment où on avait pu croire que les forces de la Révolution française étaient brisées, anéanties par le triomphe remporté sur la révolution d'Espagne, du moment où on se sentait appuyé par une Chambre dans laquelle dominait le royalisme le plus intransigeant, le plus aveugle, on commença à le considérer comme un allié inutile. On le trouvait d'un caractère faible, timide, auquel il fallait arracher péniblement les grandes résolutions. Il n'était pas dévot, et le parti religieux lui accordait peu de confiance; ses rivaux ne manquaient pas de lui disputer les bonnes grâces de Monsieur : les Polignac, les La Bourdonnaye, les VitroUes, le
(1) Une circonstance se présenta le soir même, où il eut occasion de montrer Tempire qu il savait prendre sur lui-même. Il présida une commission composée d'hommes importants appelés pour ce jour-là et avec lesquels il devait discuter une haute question de finance. Il s'acquitta de cette présidence avec autant de dégagement d'esprit que si Téchec du matin n'avait pas eu lieu.
duc de Montmorency lui-même, qui ne pardonnait pas son exclusion du ministère. Enfin le plus redoutable de tous, M. de Chateaubriand, n'avait cessé de combattre sourdement le président du conseil et d'accumuler sous ses pas les difficultés, les embûches. Il ne pouvait évidemment pas se contenter de la seconde situation et aspirait à la première.
Depuis plusieurs mois, M. de Yillèle ne se faisait plus d'illusions et ne doutait pas que, dans l'affaire de la conversion des rentes, M. de Chateaubriand n'eût empleyé son influence à organiser l'opposition qu'il avait rencontrée dans la Chambre des pairs. Un fait était certain : M. de Chateaubriand avait été prié de me répondre; il n'avait pas voulu s'en charger; ce n'était pas, avait-ii dit, une question qu'il fût en état de traiter.
L'échec que venait de subir M. de Villèle était grave; il aurait pu entraîner sa retraite; il se croyait cependant trop solidement établi pour avoir à prendre un parti aussi extrême. M. de Chateaubriand voulut-il l'y pousser, ou crut-il seulement à propos d'affecter le langage de bon camarade qui le laisserait dans une position plus avantageuse? Toujours est-il que, deux jours après le rejet de la loi, il alla trouver M. de Villèle et lui dit que, si son intention était, comme le disaient quelques personnes, de donner sa démission, il pouvait compter que lui aussi donnerait la sienne et se ferait un devoir de l'accompagner dans sa retraite. M. de Villèle reçut ce compliment très fraîchement, n'y voulut voir qu'une insinuation perfide et répondit à son collègue que ceux qui affectaient de lui supposer une pareille faiblesse se trompaient grossièrement, et qu'il ne pensait en aucune façon à quitter son poste, et qu'il ne croyait pas avoir perdu l'estime et la confiance du Roi (1).
(1) La démarche de M. de Chateaubriand a pu être faite de meUleure foi que ne Ta supposé BI. de Villèle, car un autre de ses collègues.