‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 248 sur 275 · M. DE CHATEAUBRIAND QUITTE LE MINISTÈRE · texte numérisé non relu

M. DE CHATEAUBRIAND QUITTE LE MINISTÈRE

L'affaire n'en demeura pas là; convaincu que la démarche de M. de Chateaubriand n'avait eu lieu que pour le faire tomber dans un piège, et que l'offre de le suivre dans sa retraite n'était qu'un moyen de se préparer les voies et de former avec M. de La Bourdonnaye un ministère dont il aurait la présidence, M. de Villèle n'hésita pas à porter au Roi et à Monsieur ses plaintes sur un procédé si odieux. Il déclara que tous rapports avec celui qui en était capable étaient désormais impossibles. Mme du Caylafut employée auprès du Roi ; quant à Monsieur, qui de mois en mois, de semaine en semaine, entrevoyait le jour où il s'assoirait sur le trône, il ne lui convenait pas de se priver, dans un moment si critique, des conseils et des services de l'homme le plus capable et le plus expérimenté entre ceux qui avaient des droits acquis à sa confiance. Le sort de M. de Chateaubriand ne pesa donc pas une minute dans la balance, et l'ordonnance lui retirant le portefeuille du ministère des affaires étrangères et le confiant provisoirement au président du conseil fut signée sans nulle hésitation. L'exécution en fut confiée à M. de Villèle. Il y procéda sans ménagement. C'était un dimanche, jour de la Pentecôte. M. de Chateaubriand arrivait au château pour assister à la messe du Roi, lorsqu'il reçut l'avis qu'un paquet l'attendait au ministère. Il s'y rendit et trouva, avec l'ordonnance de destitution, une lettre de M. de Villèle ainsi conçue : « Mon- « sieur le vicomte, j'obéis aux ordres du Roi et vous a transmets l'ordonnance ci-jointe. » Une heure après,

qui certainement Ae nourrissait contre lui ni envie, ni rivalité, M. Frayssinous, me rencontrant dans un salon des Tuileries, le lendemain du jour où la loi fut rejetée, m'avait dit ces paroles : « Eh bien, Messieurs les pairs, vous venez de porter un rude coup à M. de Villèle; si le duc de Richelieu vivait encore, l'affaire serait bientôt faite, le remplaçant serait tout trouvé ; mais pour le moment on n'en voit pas qui soit suffisamment prêt; on peut donc augurer qu'il se maintiendra encore. Croyez-moi, il ne faut pas trop vous en affliger, car on pourrait bien ne pas gagner au change. > M. Frayssinous n'était pas partisan de la conversion.

M. de Chateaubriand quittait Thôtel, après avoir répondu à M. de Yillèle : a Monsieur le comte, j'ai quitté Thôtel des c( affaires étrangères, le département est à vos ordres. » Â partir de ce jour, ces deux hommes qui pendant si longtemps avaient marché, en apparence au moins, sous la même bannière, ont été irréconciliables ; il serait difficile de dire auquel des deux cette rupture a fait le plus de mal.

En se voyant fermer si brutalement une carrière dans laquelle il était entré après une longue attente, renversé avec une si étrange facilité du piédestal sur lequel l'avaient élevé sa renommée littéraire et son incontestable talent, M. de Chateaubriand fut profondément ulcéré. S'inquiétant peu de savoir si les coups qu'il dirigeait contre son ennemi portaient plus haut et plus loin que lui, s'ils n'affaiblissaient pas la royauté, dont il se disait un des champions les plus dévoués, il ne sut pas garder les ménagements que commande le respect de soi-même. Il accepta sans pudeur l'alliance de tous ceux dont les passions pouvaient s'accorder avec ses rancunes. Il perdit ainsi ses meilleurs droits à l'estime, à la considération publiques, et se ferma les voies qui auraient pu le ramener au pouvoir, objet constant de son ardente ambition.

Quant à M. de Villèle, si son imprudence avait été grande, le jour oîi il appela M. de Chateaubriand à siéger dans le conseil du Roi à côté de lui, s'il perdit avec une incroyable facilité la mémoire de tout ce qu'il avait pensé et dit en tant d'occasions sur l'impossibilité de s'occuper avec lui de la conduite sérieuse des affaires, il fut encore plus téméraire dans sa rupture avec un tel adversaire. Il crut qu'il pouvait sans danger pousser aux dernières extrémités un caractère emporté, implacable, un homme qui avait tant de moyens de se venger. Il se trompa. La première conséquence de l'expulsion de M. de Chateaubriand fut la guerre que le Journal des Débats commença contre le ministère ; il avait été jusqu'alors son champion le plus fidèle. Déjà la Quoti-

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