‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 26 sur 275 · MISSION DE M. DE BLACAS · texte numérisé non relu

MISSION DE M. DE BLACAS

à la coalition des souverains et justifier les visées particulières de l'Autriche.

Dès que M. de Metternich fut informé du départ du roi de Naples, il envoya M. de Lebzeltern avec mission de s'attacher à ses pas dès qu'il aurait mis le pied hors de ses États. Il lui avait donné les pouvoirs et les instructions nécessaires pour jouer le rôle qui lui était confié. La France, de son côté, avait pris une précaution toute semblable, M. de Blacas, avec le titre d'ambassadeur extraordinaire auprès du prince, ne devait plus le quitter du moment où il l'aurait rejoint et devait l'accompagner jusqu'au lieu même des conférences. Il devait lui persuader que du moment où il avait accepté le rôle de médiateur entre son peuple et les puissances alliées, il y allait de sa dignité, de son honneur de conserver jusqu'à la dernière extrémité un rôle qui pouvait encore lui donner les moyens d'épargner à ses peuples des maux dont les conséquences étaient incalculables. Il ne devait pas oublier que le roi de France l'avait publiquement engagé à se rendre à l'invitation qui lui était faite et était intéressé à ce qu'on ne pût soupçonner sa loyauté. Le cabinet de France croyait pouvoir compter sur l'influence que la fermeté, la raideur môme du caractère de M. de Blacas, devaient exercer sur le caractère indécis et faible du vieux souverain. Il avait été ambassadeur à Naples avant d'aller à Rome et son crédit avait été très grand ; sa mission ne devait pas se borner à accompagner le roi, il devait figurer dans le congrès de Laybach et se mettre à la tète des plénipotentiaires français. Il avait pour nous cet avantage que, placé audessus de M. de Caraman, il donnait à M. de La Ferronnays un appui dont il avait besoin; l'accord entre eux devait être facile, ils étaient beaux-frères, M. de Blacas avait suivi avec habileté plusieurs négociations importantes avec la cour de Rome et, ce qui était alors peu commun, il s'était toujours conformé à ses instructions.

Sa correspondance était sage, bien rédigée, elle montrait une connaissance étendue de la situation et des intérêts des différents États de la péninsule Italienne. Depuis que la révolution de Naples avait éclaté, nous avions eu par lui des détails importants, non seulement sur les causes, mais aussi sur les principaux personnages qui la dirigeaient. De plus, M. de Blacas était bien vu par tous les cabinets de l'Italie ; personne plus que lui ne devait avoir leur confiance. Il était en situation de tenir tète à M. de Metternich sans se laisser arrêter par les prétentions qu'il affichait et auxquelles M. de Garaman s'était beaucoup trop soumis. Enfin, la confiance particulière dont il avait joui auprès du roi de France pendant l'émigration, les opinions et les tendances qu'il avait conservées, étaient un avantage dans le milieu où il allait être placé.

J'avais eu l'occasion, lors du premier retour du Roi en 1814, de voir souvent M. de Blacas, de traiter avec lui, comme préfet de police, d'importantes affaires, et j'avais dû reconnaître que de tous les hommes rentrés à cette époque avec Louis XVIII, aucun n'était plus accessible à la raison et ne comprenait mieux les nécessités de l'époque.

M. de Lebzeltern étant arrivé le premier à Livourne, avait vu le roi et lui avait fait adopter l'idée de publier le jour de son débarquement une déclaration dans laquelle il renierait toutes les paroles qu'il avait dites, tous les engagements qu'il avait pris depuis le mois de juillet, ordonnerait à ses sujets rebelles de rentrer dans l'obéissance, les menaçant, s'ils résistaient encore à rétablir le gouvernement royal tel qu'il existait avant le 6 juillet, de la vengeance la plus sévère exercée par les armées des souverains alliés.

La déclaration était rédigée, au moment «le paraître, quand M. de Blacas arriva. Il eut beaucoup de peine, mais parvint enfin à faire comprendre au roi à quel point la publication d'une pareille pièce abaisserait son caractère, combien il serait dangereux de fermer ainsi à l'avance

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toute voie à Ja conciliation, combien surtout ce serait faire courir de périls à son fils et au reste de sa famille demeurés en otage entre les mains de ses sujets. Quel avantage d'ailleurs le roi pouvait-il trouver à se prononcer si vite, sans réflexion, sans conseils préalables, surtout sans avoir vu ses augustes alliés ? Il allait avant quinze jours les rencontrer à Laybach. Ces raisons étaient sans réplique, le roi y céda, au grand dépit et malgré les eflforts de M. de Lebzeltern. Le service rendu en cette occasion par M. de Blacas était considérable ; je lui en témoignai de la part du Roi toute sa satisfaction. « Vous avez bien mérité, « monsieur, lui disais-je, de toutes les couronnes en pré- « servant la majesté royale de la honte qu'aurait fait « rejaillir sur elle la résolution qu'on avait suggérée au « roi de Naples. »

Le roi de Naples se résolut donc à suivre le conseil de M. de Blacas et garda le silence jusqu'à Laybach. Il continua sa route, mais n'arriva que le 8 janvier; il avait mis onze grands jours à faire un trajet qui n'en demandait pas plus de trois ou quatre; il s'était arrêté à Florence et en plusieurs endroits pour se livrer au plaisir de la chasse; c'était son goût dominant, et depuis qu'il se voyait en sûreté, il ne trouvait rien de plus simple que de le satisfaire. C'est ainsi qu'il traversa la haute Italie et entra à Laybach, ayant pour compagnie dans sa voiture, à la vue des peuples réunis sur son passage, deux superbes et énormes chiens de chasse qu'il avait eu le bonheur de soustraire en même temps que sa personne aux révolutionnaires napolitains.

L'empereur d'Autriche était arrivé à Laybach le 4 et le czar le 7. Avant d'entreprendre le récit de ce qui s'est passé dans cette nouvelle réunion de souverains, il est nécessaire de revenir aux affaires intérieures et d'indiquer quelle avait été la marche du gouvernement pendant que se passaient hors de France les événements que nous venons de raconter.

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