LE LIBÉRALISME D'ALEXANDRE W
combattu, il n'écouta que sa générosité naturelle, et tout en proclamant son implacable inimitié contre Napoléon, il se déclara Tami du peuple français et fit tout pour assurer sa prospérité, son indépendance, sous l'autorité de ses anciens maîtres. L'influence qu'exerçaient alors ses idées libérales fut considérable. Sans vouloir atténuer le mérite de Louis XVIII, on peut penser que si les inspirations du czar n'avaient pas contre-balancé celles de l'Autriche et les mauvais vouloirs de la Prusse et de l'Angleterre, il eût été difficile au Roi légitime de faire à ses peuples la grande concession qui signala son retour sur le trône de ses pères. La coalition, moins la Russie, lui aurait probablement rendu cet acte de généreuse libéralité sinon impossible, du moins fort difficile. Tous les amis de la liberté, en France et en Europe, sentirent vivement l'étendue d'un tel service et entourèrent de leurs louanges et de l'expression de leur reconnaissance le souverain auquel il était dû. Il fut sensible à de tels hommages. Sa conduite dans ses propres États devait s'en ressentir; la constitution qu'il avait accordée aux Polonais, ainsi que les réformes entreprises, en sont la preuve. On avait remarqué sa réponse à Mme de Staël, alors qu'elle le félicitait sur la douceur de son gouvernement et sur le bonheur qu'il avait déjà procuré à ses sujets : « Cela peut être vrai, mais je ne suis qu'un heureux accident, il faut autre chose pour assurer le bonhem' des peuples (1). » Les doctrines philosophiques de Laharpe, qui avaient eu une si grande influence sur les convictions libérales de l'empereur Alexandre, n'avaient pas diminué ses convictions religieuses. Laharpe n'était pas de l'école de Voltaire; son élève était resté imprégné de cette sorte
(1) Nous avons entre les mains un projet de constitution pour Tempire russe; ce projet, tracé sous les yeux de l'empereur, commençait, après avoir reçu de lui une première approbation, à être le sujet de sérieuses délibérations, lorsque le travail en fut interrompu par le cours des événements et le changement qu'ils occasionnèrent dans les idées du czar.
de religiosité qui depuis quelques années régnait dans rAllemagne du Nord, qui s'y est beaucoup développée depuis ; l'imagination y joue un plus grand rôle que la raison, qui tout en admettant la révélation ne soumet cependant les croyances à aucune autorité supérieure positive. Aux plus hautes aspirations morales se joignit bientôt une exaltation allant jusqu'au mysticisme. Le moment de ses plus grandes prospérités fut aussi celui où ces dispositions se développèrent; les événements qui s'étaient si rapidement succédé avaient quelque chose de si prodigieux, de si miraculeux même, que son imagination devait en être frappée. Dans l'espace de dix-huit mois, des murs de sa capitale embrasée, des confins de l'Asie, après cent combats et sept cents lieues de pays traversés, il était entré dans Paris en vainqueur, et avait dicté des lois à ce peuple devant lequel l'Europe entière avait si longtemps tremblé. Aussi, ce fut surtout pendant le second séjour d'Alexandre en France, à la suite de l'invasion de iSiS, qu'il subit l'influence d'une femme dont les sentiments exaltés correspondaient aux siens, et qui fort habilement s'est établie dans sa confiance, plus complètement que personne ne l'avait fait jusqu'alors. C'était une Livonienne, Mme de Krudener; galante dans sa jeunesse, auteur de romans assez avidement lus, elle avait, au déclin de sa beauté, renoncé aux romans et aux amours et s'était faite fvédicBini(i^prophétes8eBM besoin. Lorsque l'empereur quitta la France, Mme de Krudener resta encore quelque temps à Strasbourg, mais ne tarda pas à le rejoindre. Elle s'appliqua à répandre en Pologne et en Russie toutes les rêveries de Mme Guyon; les librairies de Saint-Pétersbourg furent employées à faire venir de France tout ce qu'on put retrouver des ouvrages de cette femme, qui avait su séduire et ég6U*er le génie de Fénelon. Il ne fut donc plus question dans l'intimité de l'empereur que de Vamour divin^ source de Vamour du prochain. Les principes de ces deux amours