LES COLONIES MILITAIRES RUSSES
dans lesquels était renfermée toute la loi, où fallait-il les chercher? Dans la Bible, dans la Bible seule. C'est ainsi que la Société biblique, déjà si répandue en Russie, est devenue l'auxiliaire de Mme de Krudener. Elle était aidée en outre par ses correspondants de France, à la tête desquels était M. Bergasse, connu avant la Révolution pour son ardeur à défendre les doctrines du mesmérisme. Au besoin elle n'hésitait pas à faire venir à Saint-Pétersbourg les personnes dont le concours lui était utile. Une femme, Mme Bouche (elle n'était plus jeune, et habitait les Pyrénées, du côté de Bayonne), avait en 1818 et 1819 fait part à l'empereur des conversations qu'elle prétendait avoir avec la Sainte Vierge et l'archange saint Michel. L'ambassadeur russe à Paris reçut l'ordre de la chercher et de lui fournir les moyens de se rendre à Saint-Pétersbourg. A peine arrivée, l'empereur était allé souvent la voir. Ces relations ont duré plus d'une année, puis elle a été renvoyée en France avec un traitement et des avantages assez considérables.
Il ne nous était pas permis de négliger les renseignements qui nous étaient donnés sur l'état d'esprit, la crédulité, les étranges pratiques d'un homme dont la volonté pesait d'un poids si considérable dans les affaires de l'Europe.
C'était un tout autre ordre d'idées qui lui avait, à la même époque, inspiré le projet des colonies militaires, qui devaient être établies dans son empire, et destinées surtout à protéger ses frontières sur tous les points vulnérables. Tout homme qui y naissait était soldat; dès son enfance on l'instruisait au maniement des armes ; tout en cultivant la terre pour satisfaire aux besoins de sa subsistance, il était soumis à la discipline d'une sorte de communauté, qui s'étend à tous les détails de son existence, et devant laquelle disparaîtrait même cette légère portion d'indépendance qui jusqu'alors n'avait pas été refusée au serf moscovite.
Le seul dédommagement pour une si dure condition était la distribution de territoire à chaque chef de famille. C'était un singulier mélange de régime imité de Sparte et aussi de celui que les Jésuites avaient durant le siècle précédent établi au Paraguay (1).
Peut-on concevoir une entreprise dans laquelle le despotisme le plus implacable ait été mis en œuvre? Quels moyens n'a-t-ilpas fallu employer pour assurer l'exécution d'un tel plan! Il a fallu vaincre, dans les plus petites choses comme dans les plus essentielles, les habitudes d'une population sans défense. Tandis que la jeune fille a été condamnée à accepter pour époux le soldat auquel le mariage a été imposé comme une consigne, le vieux père s'est vu contraint à couper sa longue barbe, à quitter son antique robe et à revêtir l'uniforme colonial. Plus de voyages, plus de migration possible pour l'infortuné colon ; à moins qu'il ne lui soit réservé de périr sur un champ de bataille, sa fin est irrévocablement marquée au lieu de sa naissance ; pour former, pour entretenir une population arbitrairement concentrée, quelles terribles rigueurs n'a-t-on pas dû exercer? Des villages ont été dépeuplés, leurs habitants transportés à des distances énormes ; des révoltes ont eu lieu, elles ont été comprimées par des exécutions militaires. La visite de ces colonies militaires était un des principaux motifs du voyage entrepris dans le mois de juillet par l'empereur Alexandre et qui s'était terminé au mois d'août, par son arrivée à Varsovie. Comme, trente ans auparavant, on avait montré à l'impératrice Catherine, sur la route de Crimée, des villages, des paysans, des troupeaux qui comme les figurants de théâtre avaient été réunis pour lui faire illusion, on avait su présenter à Alexandre des colonies militaires naissantes, sous les apparences les plus prospères,
(1) Jusqu'ici la population des colonies militaires, outre les soldats qu'on y a cantonnés, a été presque entièrement formée, si ce n'est même entièrement, par les serfs de la couronne.