M. P£ CHATEAUBRIAND MINISTRE À BERLIN
coup de vrai dans ces allégations. Le poste de ministre plénipotentiaire à Berlin était vacant par la démission de M. de Bonnay^ je proposai de Toffrir à M. de Chateaubriand; la situation était considérable et avait l'avantage de l'éloigner de Paris et de lui permettre de rompre certaines relations gênantes avec des royalistes exaltés. M. Mathieu de Montr morency vint en son nom me demander l'ambassade de Gonstantinople qui se trouvait aussi vacante. M. de Rivière la quittait pour être nommé capitaine des gardes de Monsieur (1). J'avais disposé de ce poste en faveur de M. de Latour-Maubourg qui avait déjà fait un long séjour à Gonstantinople à la suite de M. Sébastiani en qualité de chargé d'affaires y et qui dans des circonstances difficiles avait montré une prudence et une capacité fort remarquables. M. de Chateaubriand fut obligé de «renoncer au titre
(1) M. de Puységur, capitaine des gardes de Monsieur, étant mort, le duc de Richelieu avait fait une chose agréable au prince en engageant le Roi à nommer M. de Rivière, qui avait donné à la famille royale et à Monsieur en particulier, pendant l'émigration, des preuves du plus grand dévouement. Chargé de nombreuses missions dans la Vendée, il avait fini par être arrêté à Paris, lors de la conspiration de Georges. Condamné à mort à cette époque, il avait obtenu, grâce aux sollicitations de Mme Murât et de Timpératrice Joséphine, la commutation de cette peine en celle d'un emprisonnement indéfini. C'était un homme d'honneur, d'un caractère doux et auquel tout le monde s'intéressait. Le danger qu'il courut alors et le bonheur qu'il eut d'y échapper achevèrent de le jeter dans une haute dévotion. Il puisait dans ses sentiments religieux un détachement des choses de ce monde qui allait jusqu'au sacrifice. Il avait trois enfants, tous trois tombés dangereusement malades dans une terre & soixante lieues de Paris; parti en poste pour les aller voir, il avait trouvé l'un des trois mort; reparti deux jours après pour ne pas manquer le jour où son service commençait auprès de Monsieur, il avait laissé ses deux autres enfants à toute extrémité dans les bras de leur mère. Nous l'avons entendu raconter cette douloureuse situation à M. de Richelieu, qui lui reprochant d'être revenu si vite, ajoutait que Monsieur aurait certainement trouvé très bon qu'il eût prolongé son absence. « Je le crois, répon- € dit-il, mais mon devoir était de revenir, et puis ne faut-il pas se « remettre à la Providence? Dieu me les a donnés, peut-être lui « plait-il de me les ôter. » Il disait cela avec un air de tristesse calme qui me représentait la résignation des religieux qui ont renoncé au monde et sacrifié leurs affections les plus chères.
d'ambassadeur et dut se contenter d'être ministre à Berlin. Il ne se pressa pas beaucoup pour s'y rendre, mais finit pourtant par y arriver. Il ne faut pas croire que le ministère se fît l'illusion d'avoir par ces concessions aplani tous les obstacles. Il ne se dissimulait pas combien était grande l'exaltation qu'inspirait aux députés de la droite le résultat des élections, la certitude que la majorité leur appartenait; nous savions que leurs projets, leurs espérances étaient loin d'être bienveillants à notre égard. D'autre part, nous ne pouvions ignorer à quel point les ménagements que nous avions eus pour la droite avaient irrité les membres du centre gauche. Nul doute que leur parti ne fût pris de joindre leur opposition à celle de la gauche. En supposant donc que dans des circonstances critiques la partie la moins disciplinée de la droite vînt à joindre ses voix à celles de l'opposition, il était aisé de se rendre compte de ce que la position du ministère avait d'incertain. Je sais bien que la présence de MM. de Villèle et de Corbière dans le cabinet devait atténuer le danger de ce côté-là, s'ils marchaient franchement avec le duc de Richelieu. Tout dépendait donc de la conduite de ces deux personnages.
La séance d'ouverture eut cette année-là un genre de solennité toute particulière; les infirmités du Roi allaient toujours croissant, il fut impossible que Sa Majesté se fît transporter à la Chambre des députés pour cette importante cérémonie. On avait disposé dans le palais même du Louvre une salle suffisante pour contenir, outre les deux Chambres, un nombre considérable de spectateurs, et où le Roi avait pu être conduit de son appartement sans quitter son fauteuil. C'était un spectacle émouvant que ce monarque accablé par les infirmités et les années (i), dont le
(1) Il y avait un certain avantage à sortir d'un usage établi en 1814, et que le gouvernement royal avait cru devoir respecter. On avait prétexté la grandeur du local pour forcer le Roi à se rendre dans la salle