‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 33 sur 275 · M. DE VILLÈLE AU MINISTERE · texte numérisé non relu

M. DE VILLÈLE AU MINISTERE

attitude. Ils avaient d'autres intérêts à soigner, à faire prospérer, que ceux du gouvernement auquel ils étaient associés, ils avaient une force personnelle qu'ils n'entendaient pas sacrifier.

Ce n'était pas cependant qu'ils s'aveuglassent sur les inconvénients qu'avait pour le gouvernement royal la nécessité de compter avec des passions, d'obéir à des exigences souvent déraisonnables, mais ils sentaient qu'ils appartenaient avant tout au parti auquel ils devaient leur existence et leur force. Ce n'était donc pas une chose simple, facile et commode que de marcher avec eux et d'en obtenir un concours sérieux. Rien, nous pouvons l'affirmer, n'a été négligé pour y parvenir, les procédés les plus délicats leur ont été prodigués par M. de Richelieu et les autres ministres, nous les avions initiés aux moindres détails de notre administration. Pour ma part, bien que sous beaucoup de rapports la politique extérieure les intéressât moins, j'eus dans mon cabinet plusieurs conférences dans lesquelles je leur donnai lecture de toutes les pièces qui pouvaient le mieux leur apprendre ce qui s'était passé depuis un an, notamment la marche qu'avait suivie le cabinet de France dans les affaires du congrès de Troppau. Ils eurent l'air de l'approuver complètement et n'y firent pas la plus légère objection. M. de Villèle semblait prendre grand intérêt à ces communications, M. de Corbière les écoutait avec cette sorte d'indifférence qui est le trait distinctif de son caractère et qu'il affecte de mettre à tout, à moins qu'il ne s'agisse d'un intérêt de parti. Quant aux discussions qui avaient lieu, auxquelles ces messieurs prenaient part dans l'intérieur du conseil, on s'exprimait devant eux sur toutes choses avec l'abandon le plus complet. Affaires générales et particulières, tout se traitait en leur présence. Outre deux conseils par semaine chez le duc de Richelieu et un chez le Roi, outre la rencontre de tous les jours dans la Chambre sur le banc ministériel, il y

avait chaque semaine chez l'un des ministres un dîner, — on passait ensemble le reste de la soirée à parler de toutes choses. Il me faut entrer dans ces détails pour donner une idée du degré d'intimité dans lequel MM. de Yillële et de Corbière étaient placés avec leurs nouveaux collègues. Dès leur entrée dans le conseil, cette intimité leur a convenu et a duré aussi longtemps qu'ils ne l'ont pas rompue. Il faut la connaître pour juger équitablement la conduite des uns et des autres. Quoi qu'il en puisse être, les apparences pour le moment étaient bonnes, et Monsieur surtout témoignait hautement la satisfaction que lui causait l'entrée dans le gouvernement des deux hommes qu'il prisait le plus.

Enfin, commença à la Chambre des pairs le procès de la conspiration du mois d'août, si longtemps retardé. Les prévisions du gouvernement avaient été déçues, il s'était flatté que quatre mois suffiraient pour l'instruction et le jugement de cette affaire, et ce n'était que le 28 décembre que le rapport général avait été fait à la Cour par M. de Pastoret.

La Cour des pairs, faute d'une législation spéciale et de précédents indiquant la procédure à suivre au moment où elle était investie d'une si haute juridiction, avait voulu se rapprocher le plus possible de celle qui se trouvait prescrite par le Code criminel. Elle avait dès le 25 août, après avoir entendu un premier et très succinct réquisitoire de l'avocat général, nommé par le Roi, ordonné à son président, M. le chancelier, de procéder sur-le-champ à l'instruction, en s'adjoignant tels de MM. les pairs qu'il jugerait convenable ; elle avait de plus nommé une commission de douze membres pour remplir dans le cours de l'instruction les fonctions attribuées par le Code de procédure à la chambre du conseil. M. le chancelier, de son côté, s'était adjoint avec M. de Pastoret et M. de Sémonville, tous deux anciens magistrats, MM. Dejean et Rapp ; il lui avait

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