‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 35 sur 275 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Loi sur les douzièmes provisoires. — Accusation portée contre le ministère par le général Donnadieu. — Fâcheuse condescendance de M. Roy pour un protégé de M. de Villèle. — L'éloquence de M. de Lalot. — Mouvement dans le personnel administratif : M. de Chabrol est appelé à la direction de l'enregistrement, M. Benoist à celle des impôts indirects. — Explosion d'un pétard aux Tuileries; M. de Marcellus attaque violemment le cabinet. — Rédaction d'un projet d'adresse au Roi; discussion en comité secret; dernier discours de M. Camille Jordan. — Nouvelle explosion à la Trésorerie; arrestation et suicide du sieur Neveu. — Découverte d'un billet mystérieux sur la table de toilette de la duchesse de Berry ; enquêtes et perquisitions; la duchesse avoue qu'elle est l'auteur du billet. — Pétition Simon Lorière. — Pétition Chrétien ; le général Foy glorifie la cocarde tricolore. — Pétition Alix; M. de Chauvelin en fait sortir une interpellation sur la politique extérieure; M. Pasquier en conteste la légalité. — Pétition Denbaux; la gauche attaque violemment M. de Serre.

A la Chambre des députés, dès les premières séances, la discussion prit une animation imprévue. C'était à propos de questions de flnance, la loi sur les douzièmes provisoires. Le général Donnadieu, après avoir attaqué le ministère avec la dernière violence, conclut à ce que la Chambre le forçât à se retirer, en repoussant toutes ses propositions et en lui refusant tout vote d'impôt : « Vous pouvez bien, a messieurs, dit-il en terminant, modérer votre empresse- « ment à prodiguer l'argent aux ministres. Ils n'en ont « pas besoin, puisqu'ils sont à même d'offrir cent mille a francs à celui de vous qui serait disposé à trafiquer de « son honneur, de son indépendance. » Cette accusation souleva dans une grande partie de la salle des murmures d'indignation. M. le garde des sceaux porta au général le

défi de prouver le fait qu'il venait de dénoncer, le somma de préciser l'accusation, de désigner nettement le ministre qu'il visait, et s'il ne le faisait pas, le qualifiait de calomniateur. Le tumulte alors fut à son comble. Le général répondit qu'il parlerait si la Chambre le lui ordonnait, qu'il nommerait le membre de l'Assemblée auquel l'offre en question avait été faite ; il ajouta que cette offre n'était un secret pour qui que ce fût, que d'ailleurs sa véracité était trop connue pour qu'il fût possible de la révoquer en doute, mais quant au nom qui lui était demandé, il lui était impossible de l'articuler sans un ordre formel de la Chambre. La Chambre, il le savait bien, ne pouvait lui donner un pareil ordre. Il fut donc (malgré les clameurs du côté gauche, ravi de ce scandale et le provoquant à parler) obligé de descendre de la tribune en se bornant à conclure contre l'adoption du projet et en restant sous le coup de la qualification sévère que lui avait appliquée le garde des sceaux. La vérité nous force à reconnaître que l'accusation avait au moins une apparence de fondement; le ministère avait à se reprocher en cette occasion une faute tout à fait contraire à ses principes, à ses habitudes, qui avait été arrachée à l'imprévoyante condescendance de l'un de ses membres. M. de Châteaudouble , député influent de la droite, présenté parmi les candidats pour la place de questeur, avait été froissé que le Roi ne l'eût pas choisi, MM. de Villèle et de Corbière n'avaient pas dissimulé leur chagrin; c'était, disaient-ils, un véritable échec pour eux vis-à-vis de leur parti, on ne manquerait pas de conclure que leur influence était nulle dans le conseil, une grâce si naturelle n'ayant pu leur être accordée pour l'homme qui avait réuni le plus de suffrages. Cet homme sans fortune avait subi une destitution à cause de son attachement aux bons principes. M. de Richelieu s'était laissé toucher et avait pris avec eux l'engagement de dédommager M. de Châteaudouble à la première occasion. Il avait demar^dé au ministre

M. DE CHATEAUDOUBLE. 83

des finances de le nommer receveur particulier à Toulon. Cette recette était occupée par un fort bon comptable qu'il n'était pas possible de déplacer. M. Roy proposa alors d'autres postes également avantageux, M. de Châteaudouble déclara que celui de Toulon, où il avait sa famille, était le seul qui pût lui convenir. M. Roy eut alors la faiblesse de lui conseiller d'accepter toujours la recette, qu'il trouverait un remplaçant convenable, qu'il l'accepterait en fermant les yeux sur les arrangements qui seraient pris entre eux. Rien n'était plus contraire aux règles de l'administration, professées et maintenues par M. Roy; personne n'avait repoussé avec plus de raideur de pareilles transactions; mais en cette occasion, il avait cru devoir se relâcher de son austérité habituelle et avait pensé que cette satisfaction donnée à MM. de Villèle et de Corbière serait un moyen de cimenter l'union si importante à maintenir dans la nouvelle combinaison ministérielle. En cela, il s'était complètement trompé. Ce que ces messieurs voulaient, c'était une faveur patente dont ils pussent se vanter auprès de leurs amis et non un avantage qu'il faudrait tenir secret. Toutefois ils parurent d'abord fort reconnaissants, mais bientôt après, M. de Châteaudouble se décida à refuser tout ce que proposait le ministre. Ce qui est grave, c'est qu'il raconta à plusieurs de ses collègues ce qui s'était passé entre lui et le ministre des finances; comme toujours, le récit fut amplifié, on ne parla plus que de l'offre de cent mille francs faite pour gagner uiï député (1).

(1) Il faut bien noter comme un exemple dé plus des déplorables condescendances auxquelles les hommes qui gouvernent se croient tenus à certaines époques, que malgré la conduite peu lojale de M. de Châteaudouble, M. de Richelieu se trouvant lié par rengagement qu'il avait pris à son sujet avec MM. de Villèle et de Corbière, lui fit accorder trois mois après une place avantageuse et recherchée qui vint à vaquer à Paris, celle de sous-directeur de la Caisse d'amortissement. Le duc fut fidèle au système qu'il avait adopté, de mettre bien clairement, à force de bons procédés et de fidélité à ses promesses, le parti royaliste dans son tort si jamais cepartivenaitàse séparer de lui.

M. (le Villèle se crut obligé de monter à la tribune. U ne pouvait se dissimuler qu'il devait bien quelque chose à ses nouveaux collègues, pour le désagrément qu'ils venaient d'éprouver, et qu'il ne pouvait se dispenser de les défendre. U exposa comment la précédente opposition royaliste qui n'avait, suivant lui, fait la guerre qu'aux choses, jamais aux personnes, avait dû se rallier au gouvernement royal, du moment où il était rentré dans la voie qui devait opérer son salut, puis il termina en disant que la Charte autorisait la mise en accusation des ministres, qu'il fallait donc les accuser si on les jugeait coupables, mais que rien n'autorisait, quelque opinion qu'on pût avoir sur leur compte, à motiver sur cette opinion le refus d'un vote aussi indispensable que celui de la perception provisoire de l'impôt, vote sans lequel la marche de l'administration serait complètement arrêtée.

On entendit M. de Vaublanc et M. de Lalot. Ce dernier, nommé député par l'influence du duc de Doudeauville dans la Marne, assez grand propriétaire dans ce département, arrivait avec une réputation d'éloquence acquise à peu de frais, car il la devait à quelques paroles de remerciement qu'il avait prononcées dans le collège électoral après son élection. Il y avait longtemps qu'il écrivait d'une manière peu remarquable, même assez lourde dans les journaux. Le Mercure l'avait compté parmi ses rédacteurs (1) ; depuis, il s'était attaché au Journal des Débats et se trouvait placé sous l'influence d'un homme bien autrement capable que lui, M. Bertin de Vaux, principal propriétaire et rédacteur en chef de ce journal, ami intime de M. de Chateaubriand. M. de Lalot était mis en avant par eux pour sonder le ter-

(i) À cette époque, dans un salon où MM. de Chateaubriand et de Fontanes se trouvaient presque tous les soirs avec quelques amis intimes, la plaisanterie habituelle, lorsqu'il échappait à quelqu'un de dire un mot un peu hasardé, était de condamner le délinquant à lire d'un bout à l'autre un article de M. de Lalot.

Page 1