‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 39 sur 275 · PROJET D'ADRESSE AU ROI · texte numérisé non relu

PROJET D'ADRESSE AU ROI

tés, on demanda le renvoi de la délibération au lendemain. M. de La Bourdonnaye n'en avait pas moins atteint son but, qui était de faire connaître ce qui s'était passé dans la commission. Les ministres avaient en effet été informés que la rédaction proposée était de nature à exciter les passions et qu'elle contenait des attaques très vives contre eux, à ce point que MM. de Yillèle et de Corbière avaient cru devoir en prévenir leurs collègues. C'était sur leur demande qu'avait eu lieu la conférence dont parlait M. de La Bourdonnaye.

Malgré les adoucissements obtenus à grand'peine, le projet d'adresse contenait encore des passages qui révélaient la méfiance d'une partie de la droite; il se terminait ainsi : « L'esprit perturbateur sera vaincu : Votre Majesté « a daigné nous en faire donner l'assurance par la bouche de « ses ministres, et nous, Sire, vos fidèles et loyaux sujets, « les députés des départements, heureux de contribuer à une « victoire qui seule peut assurer le repos et le bonheur de « la France, nous venons promettre à Votre Majesté d'être <( infatigables dans cette lutte différée trop longtemps, mais <c qui sera la dernière. »

Quand vint la discussion en comité secret, les orateurs de la gauche, MM. Sébastiani, Foy, Benjamin Constant, Alexandre de Lameth et de Girardin demandèrent qu'on retranchât l'expression de « conspiration permanente » comme injuste et impolitique. MM. Benoist, Donnadieu, Bertin de Vaux, de Curzay, Dambrugeac leur répondirent. Le discours le plus remarquable fut celui que prononça M. Camille Jordan; c'était le dernier qu'on devait entendre; jamais il n'en a prononcé de plus éloquent. Il était presque mourant quand il monta à la tribune, sa voix si sympathique d'ordinaire avait un accent de tristesse solennelle dont on ne saurait rendre l'effet pénétrant. Après la déclaration la plus émue de son attachement, de son dévouement à la cause royale, à la famille des Bourbons, il montra l'impru-

dence des suppositions hasardées, des présomptions hâtives sur un attentat dont on prétendait dénoncer l'origine I « Doutez-vous, dit-il, que des conjectures téméraires dans « un sens ne provoquent des conjectures également témé- « raires dans un sens opposé? Doutez-vous qu'une partie de a la population ne fasse la remarque si naturelle, que s'il est « une faction révolutionnaire capable de pareils attentats, « il se trouve aussi des intrigues, des hommes de parti très « capables à leur tour de provoquer à des attentats, de les « créer au besoin pour les attribuera des adversaires, pour « exploiter les alarmes qui doivent en sortir, pour faire « adopter des idées antinationales, que l'opinion repous- « serait dans des temps plus calmes? Combien de circon- « stances singulières dans le dernier attentat, qui semblent « indiquer la mystérieuse influence de semblables direc- « tions I Le choix du lieu, un intérieur de palais sévère- <x ment gardé, où il devait être si difficile aux révolution- « naires de s'introduire, tandis que des intrigants d'un « autre genre pouvaient si facilement s'en ménager l'accès ; « la nature même de l'explosion qui, destinée à effrayer « l'imagination plutôt qu'à menacer l'existence, ne devait « pas remplir les vues du génie révolutionnaire, mais pou- « vait pleinement suffire à celles de l'esprit d'intrigue, la « coïncidence enfin, très remarquable, d'un tel attentat « avec des événements politiques dont les hommes de parti « se montraient alors fort occupés. C'était au moment où « commençait à s'agiter devant la Chambre des pairs l'af- « faire de la conspiration du 19 août, où la poursuite ne « marchait pas assez vite, au gré de certains esprits impa- « tients,où un supplément d'instruction qui devait compro- « mettre d'importants personnages était rejeté, où cette « Cour des pairs, par son impartialité, par sa sagesse, se « montrait de plus en plus digne de sa haute destination, « c'était quand il a pu paraître utile à des hommes dont « une telle modération contrariait les passions, de troubler

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