‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 40 sur 275 · DISCOURS DE M. G. JORDAN · texte numérisé non relu

DISCOURS DE M. G. JORDAN

« subitement les esprits par de nouvelles terreurs, quand a ils ont pu s'abuser même sur la criminalité de la tentative « par la pensée que nul danger véritable ne pouvait en « résulter. Prenez garde, Messieurs, je-suis loin d'affirmer <f que de telles conjectures soient fondées, je suis loin de « voir qu'elles n'aient aussi de graves inconvénients, qu'on « ne puisse cruellement en abuser pour cherchera compro- « mettre dans l'opinion des serviteurs fidèles, des hommes « vénérables, placés par leur rang et leur vertu au-dessus « de tous les soupçons, mais je dis que par vos conjectures « précipitées et téméraires vous provoquez ces soupçons, « je dis que vous leur donnez une sorte d'autorité, et je vois ce là un nouveau et puissant motif d'imiter la sage réserve « du message de Sa Majesté d'attendre en paix le résultat « de l'information judiciaire. »

Cette citation a pu paraître longue, elle était nécessaire, car ces paroles, prononcées par un mourant, étaient prophétiques. Il semble qu'il ait eu l'intuition de ce que bien peu de jours après devaient constater ceux qui ont pu soulever un coin du voile qui devait cacher le fond de cette triste affaire. En terminant son discours, M. Camille Jordan, faisant allusion aux nombreux procès politiques suivis depuis quelques années, disait: « Que « veulent-ils donc ceux qu'un tel système de répression « n'a pas encore satisfaits? Sans doute ils veulent qu'on a leur sacrifie les dernières formes de la justice, les der- « nîers restes de nos libertés, qu'on érige des tribunaux « extraordinaires , ou plutôt , cessant même de juger , « qu'on recommence à proscrire, à déporter! Vous avez « beau frémir, vous avez beau désavouer de telles con- <« séquences, elles peuvent n'être pas dans vos cœurs, elles « sont au fond de vos opinions; c'est à de tels excès que « conduisent incontestablement des accusations sans fonce dément et sans mesure. Telle est l'irrésistible pente de a l'esprit de parti, que le projet d'adresse tend à exalter! »

L'impression produite dans la Chambre fut profonde, le silence qui lui succéda en fut la meilleure preuve. Je ne pus m'empécher de dire à mon voisin, M. de Corbière : « Quel discours! Il n'a jamais rien prononcé de cette « force. » A quoi M. de Corbière, plus stoïque, répondit en levant les épaules : « Si vous voulez, mais c'est d'un si c mauvais esprit! »

Le Roi reçut le 1" février les adresses des deux Chambres. Ses réponses furent, comme toujours, calmes et pleines de dignité. L'information se poursuivait avec la plus grande activité; le procureur général établi dans le château avec le procureur du Roi et un juge d'instruction, recevait toutes les déclarations, interrogeait les gens de service du château, s'attachait au plus léger indice : on ne trouvait rien. Par la plus singulière coïncidence, dans les jours qui avaient suivi l'explosion du 27, on avait entendu d'autres détonations dans le voisinage des Tuileries, elles avaient toutes été produites par des pétards ne pouvant causer un grand dommage. On n'avait évidemment d'autre but que d'augmenter l'inquiétude publique et de narguer la police. Une de ces détonations avait eu un caractère plus étrange et des suites plus graves. Elle avait eu lieu le 31 janvier dans un corridor de la Trésorerie, en plein jour, à l'heure où les bureaux étaient le plus fréquentés. Les gens de service du bureau à la porte duquel le pétard avait été déposé signalèrent un individu dont les allées et venues leur avaient paru suspectes. On se mit sur ses traces et on parvint à l'arrêter. Au moment où on le conduisait devant le commissaire qui devait l'interroger, il se coupa la gorge avec un rasoir qu'il avait caché sous ses vêtements, sans qu'on ait eu le temps de l'arraciier de ses mains. Il se nommait Neveu. Était-il l'auteur de l'attentat des Tuileries comme de celui de la Trésorerie? Rien ne vint éclairer la justice, c'était un homme fort dérangé, qui avait récemment perdu tout

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