‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 5 sur 275 · ALEXANDRE !•' ET LA POLOGNE · texte numérisé non relu

ALEXANDRE !•' ET LA POLOGNE

en lui dissimulant ce qu'il y avait, sous ces apparences trompeuses, de souffrances réelles, intolérables, ce qu'il avait fallu d'implacable tyrannie pour courber des populations sous le joug. L'empereur arrivait satisfait, inconscient sans doute de ce qu'il y avait de coupable dans les abus de pouvoir qu'il encourageait. Par une inconséquence bizarre, il rentrait dans Varsovie pour y mettre en action un pouvoir représentatif délibérant, c'est-à-dire la partie la plus libérale de la constitution qu'il lui avait plu de donner, en 1816, à cette portion de la Pologne.

Tel avait été même pendant quelque temps son engouement pour ces institutions nouvelles, que je tiens d'un diplomate qui a été plus que personne en possession de sa confiance, M. de Pozzo di Borgo, qu'en 1815, pendant et à la suite du congrès de Vienne, on avait eu toutes les peines du monde à l'empêcher de rejoindre ensemble toutes les provinces polonaises que le sort des armes, les envahissements, les coalitions avaient depuis cinquante ans rangées sous son autorité et d'en former un seul État, auquel il aurait rendu à peu de chose près son ancienne indépendance, auquel il aurait fait don d'une constitution libre, sagement appropriée à ses besoins, à sa position politique en Europe, au caractère de ses habitants, et dont il se serait contenté d'être le bienfaiteur, le protecteur et le législateur. Pour le détourner de l'accomplissement d'un plan si généreux, qui ne pouvait d'ailleurs s'opérer sans entraîner une combinaison nouvelle des forces du centre de l'Europe, sans mettre en péril les intérêts de la Prusse et de l'Autriche, comme puissances copartageantes dans les démembrements successifs de la Pologne, il avait fallu lui faire comprendre que la nation russe verrait de très mauvais œil l'abandon d'une conquête qui lui avait été si longtemps disputée et qu'elle avait achetée au prix du sang. Il pouvait être dangereux de braver l'opinion de l'armée et d'oublier quelle terrible justice elle pouvait

exercer jusque dans les palais de Pétersbourg et de Moscou. Retenu par ces considérations, le czar avait dû borner Texécution de ses bienveillantes intentions à cette portion de la Pologne connue sous le nom de grand-duché de Varsovie.

La nouvelle des révolutions d'Espagne et de Naples avait un peu troublé et refroidi ses intentions libérales; le discours qu'il prononça lors de l'ouverture de la diète (1) trahit l'anxiété que lui causaient les manœuvres, les excès des libéraux, que les révolutions d'Espagne et de Naples avaient nécessairement redoublés. Ce discours est loin de témoigner la confiance qu'on remarquait dans celui par lequel s'était ouverte la session de 1818; il porte l'empreinte d'une inquiétude évidente. L'empereur y insiste davantage sur les bienfaits que la Pologne a reçus de la Russie, sur le danger des vaines abstractions et des théories qu'invoqueraient les ambitions naissantes ou déçues.

11 recommande à la diète de se mettre à l'abri de l'esprit novateur qui plane sur l'Europe. Malheureusement, les Polonais n'eurent pas la sagesse de suivre ce conseil. Les délibérations devinrent tumultueuses, l'esprit d'opposition intraitable. Ils ajoutèrent à la maladresse de la résistance la plus impolitique les torts d'une turbulence qui ne pouvait manquer de rappeler les scandales de leurs anciennes diètes. Il y eut une journée où, sur le plus léger motif, le tumulte devint si violent, que le grand maréchal président se crut, un peu trop tôt peut-être, obligé de lever la séance.

Le discours par lequel l'empereur avait clos la diète faisait suffisamment connaître dans quelle disposition le lais-

(1) Il y avait déjà eu en 1818 une convocation de cette diète, mais on n'avait pu s'y occuper de finances, attendu que le premier budget général que Sa Majesté Impériale s'était réservé de décréter par l'article 164 de la Charte n'avait pu être préparé assez tôt, et parce qu'on manquait de beaucoup de renseignements pour la fixation de la dette et pour celle de la dotation du clergé.

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