‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 41 sur 275 · LE BILLET MYSTÉRIEUX · texte numérisé non relu

LE BILLET MYSTÉRIEUX

son argent au jeu, n'appartenant à aucun parti politique.

On juge tout ce que ces faits mystérieux, inexpliqués, jetaient d'alarmes dans la population, dans la société royaliste surtout. Les soupçons, les accusations y allaient croissant; c'était plus encore contre le ministère, contre les agents du gouvernement, principcdement contre la police, qu'étaient dirigées les plus violentes clameurs. Que faire, disait-on, avec une police dont les agents sont encore ceux de M. Decazes? On les rendait responsables de ce qui s'était passé dans l'intérieur du château, alors que personne ne pouvait ignorer qu'elle n'avait pas le droit d'y pénétrer. La garde était confiée à des hommes qui se seraient crus offensés de recevoir d'elle le moindre avertissement. Un nouvel incident de la nature la plus grave vint encore ajouter à toutes les anxiétés. Mme la duchesse de Berry monta chez Monsieur, ce devait être le 3 ou le 4 février, et lui remit un billet qu'elle venait de trouver sur sa toilette. Ce billet contenait un avertissement de se tenir sur ses gardes parce qu'un attentat bien plus redoutable que le premier se méditait contre la famille royale. Monsieur fit à l'instant appeler le duc de Richelieu et lui remit ce billet, que celui-ci porta aussitôt au procureur général. « Il faut, a lui dit-il, arriver à pénétrer ce mystère; quel peut être « l'individu assez audacieux pouravoir pénétré jusque dans « l'appartement de la princesse? Il a fallu qu'il soit aidé « par quelque complice attaché au palais, au service même « de la duchesse de Berry. Gomment sait-il tout ce qui se « rapporte au premier attentat? Est-ce donc un complice tf repentant qui veut prévenir les effets d'un crime, mais ne a veut pas trahir ceux avec qui ill'a préparé? Si ce n'était « qu'un homme informé par quelque heureux hasard, « pourquoi se cacherait-il? »

Le procureur général nanti de la pièce, procéda suivant les formes accoutumées, s'établit de nouveau au château, visita lui-même tous les tenants et aboutissants de l'appar-

temeni de la princesse et s'arrêta à l'opinion qu'il était impossible qu'on fût arrivé à son cabinet de toilette sans y avoir été conduit par quelque personne de l'intérieur. On interrogea, on confronta tous les domestiques, les femmes de chambre, on les fit écrire afin de comparer leur écriture avec celle du billet. Cette écriture paraissait avoir quelques caractères italiens, se rapprochant de l'écriture d'une femme de chambre de la princesse, Italienne d'origine et placée fort avant dans sa confiance. On l'interrogea plus sévèrement que les autres, on crut s'apercevoir qu'elle se troublait à la vue du billet qu'on lui montra.

Les recherches duraient depuis trois jours, lorsque le duc de Richelieu fit avertir secrètement le procureur général d'interrompre son information et d'aller le trouver. Voici ce qu'il avait à lui apprendre : Le confesseur de la duchesse de Berry était venu le matin même trouver Monsieur et lui faire le pénible aveu que le billet avait été écrit par elle; qu'elle avait cru pouvoir se permettre cette ruse pour stimuler le zèle des personnes qui étaient à la recherche du dernier attentat et qui n'avaient pu jusqu'alors en découvrir les auteurs. Mais que voyant maintenant les conséquences de son imprudence, elle était au désespoir et craignait que quelques-unes des personnes qui lui appartiennent fussent compromises par sa faute. Elle conjurait donc Monsieur de faire cesser les recherches. Monsieur, confondu d'un tel aveu, était aussitôt accouru chez le Roi qui n'en avait pas été moins désolé et avait envoyé chercher le duc de Richelieu auquel il avait tout confié, en lui recommandant de ne rien négliger pour que l'information commencée fût arrêtée. M. de Richelieu n'eut d'autre moyen d'exécuter cet ordre que de mettre le procureur général dans la confidence, celui-ci ne put s'empêcher de prévenir le procureur du Roi et le juge d'instruction. Pour ne pas éveiller les soupçons, on continua durant quelques jours encore à visiter, à interroger, à confronter, mais on

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eut soin de le faire de manière à n'arriver à aucune découverte; c'est ainsi qu'on parvint à assoupir l'affaire. Il fallait renoncer à rien savoir à l'avenir. L'imprudence de la princesse ne préjugeait rien sur les auteurs de l'attentat du 27, il importait toujours beaucoup de les découvrir. A qui persuadera-tron que la duchesse de Berry, étourdie, légère sans doute, mais par cela même incapable d'une combinaison sérieuse, ait conçu à elle seule l'idée qu'elle a exécutée? Par qui lui a-tncUe été suggérée? Peut-être la princesse l'a-t-elle révélé au Roi et à Monsieur, rien n'en a jamais transpiré. Il a donc fallu gémir et se taire, il a fallu porter pendant assez longtemps encore le poids des reproches d'imprévoyance, d'inhabileté et presque de trahison. Pendant plusieurs mois, les partis opposés se sont renvoyé à la tribune le soupçon, l'injure, et le ministère, toujours attaqué, a été obligé d'assister impassible à ces débats. Nous avions acquis la certitude qu'il est des passions politiques que rien ne désarme et qu'il est peu prudent de compter sur la reconnaissance.

Les premières semaines de la session furent employées à discuter les projets de loi sur les circonscriptions électorales, sur l'administration communale et départementale, enfin sur plusieurs pétitions. Je m'arrêterai d'abord à celle du chef de bataillon Simon Lorière. Cet officier, compromis dans la plupart des complots militaires, avait fatigué la patience du gouvernement, et, sur le rapport du ministre de la guerre, avait été mis à la réforme sans traitement. Il dénonçait à la France, non l'injustice, car il n'en discutait pas les motifs, mais l'illégalité de l'ordonnance qui le frappait, et prétendait qu'un tel traitement ne pouvait lui être infligé que par un jugement. Le rapport de sa pétition fut fait à l'Assemblée, le 5 février, par M. Forbin des Issarts. Elle soulevait une des questions d'ordre public les plus graves et dont la solution importait le plus à la puissance royale, car il s'agissait de savoir si l'armée était réelle- 1. y. 7

ment sous l'autorité du Roi, ou si son organisation contenait un principe d'indépendance à l'aide duquel il serait toujours possible aux plus turbulents de braver son autorité. Cette question était soulevée au moment où des insurrections militaires venaient de bouleverser plusieurs États. Elle intéressait donc l'Europe autant que la France. Aussi M. Forbin ne manqua-t-il pas de faire observer que la pétition sur laquelle il avait mission de proposer à l'Assemblée de passer à l'ordre du jour intéressait tout à la fois la discipline de l'armée et l'ordre social tout entier. La discussion, à laquelle prirent part MM. Donnadieu et Manuel, fut très vive; la Chambre vota l'ordre du jour à une grande majorité.

A la séance du 7, vint la pétition d'un sieur Chrétien, qui réclamait pour lui et pour d'autres militaires ayant servi en Espagne dans la garde royale de Joseph, le payement de leur solde arriérée. Ils s'étaient adressés au gouvernement espagnol, qui leur avait répondu que reconnaître leur créance ce serait reconnaître l'usurpation, ensuite au ministre de la guerre en France, qui avait objecté que le gouvernement du roi Joseph ayant été un gouvernement étranger et indépendant, la France ne pouvait sous aucun rapport être obligée de remplir les engagements qu'il avait contractés. Sur ce refus du ministre, l'affaire avait été portée au Conseil d'Ëtat. Ce fut le général Sébastian! qui vint à la Chambre soutenir la pétition : « Les droits des pétition- « naires se fondent sur ceci : des régiments entiers ont reçu « l'ordre do se rendre à Naples et en Espagne ; c'est par « l'ordre de la France qu'ils y ont été, qu'ils y ont seni. Il c< n'y ont pas reçu l'intégralité de leur solde. Pourriez-vous « la leur refuser, quand on a liquidé l'arriéré des hommes qui « ont servi en Allemagne, en Italie, en Sicile, des hommes « qui ont tiré des coups de canon contre nous? Le prin- « cipe de la retraite a été admis à leur égard, ferez-vous « d'un côté ce que vous refuserez de faire de l'autre? »

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