LE CONGRÈS DE LAYBAGH
tions qui l'avaient troublé; ma réfutation lui parut satisfaisante. Il ne partageait pas toutes mes craintes, tous mes doutes sur les intentions de TAutriche, mais il reconnut sans hésiter que la contradiction alléguée par les plénipotentiaires français n'existait en aucune manière et que la supposition principale sur laquelle reposait le premier mémoire, celle d'une unanimité complète dans les résolutions des membres de l'alliance, ne s'était pas réalisée; on ne pouvait sans injustice s'arroger le droit d'en déduire des conséquences qui n'étaient admissibles que dans cette hypothèse. Il approuva donc l'envoi immédiat de la note rédigée par moi à nos plénipotentiaires.
Il lui restait cependant des scrupules, il craignait toujours qu'il n'y eût un peu de faiblesse dans la résolution à laquelle on s'était arrêté; il lui semblait que la France avait un peu trop l'air de reculer devant les révolutionnaires, de ne pas oser les attaquer en face. On était dans son droit, il en convenait, en agissant suivant les règles de la prudence; mais n'y avait-il pas quelque chose de mieux, de plus courageux, de plus généreux à faire? Il était très frappé de cette idée, qu'en abandonnant ainsi , dans le cas de guerre, les trois souverains à eux-mêmes , on perdait le droit d'influer sur leurs actes subséquents, de les modérer, de les modifier suivant les circonstances et même dans l'intérêt du royaume et du souverain de Naples. En vain on lui objectait le manque évident de bonne foi de l'Autriche, on le persuadait, mais on ne le touchait ni ne le consolait, et qucmd il reconnaissait la nécessité d'accepter la position dans laquelle on se plaçait, c'était en déplorant le malheur de n'en pouvoir occuper une autre.
Ce fut sur ces entrefaites qu'arriva la nouvelle de la résolution que venaient de prendre les trois souverains, d'appeler aux conférences de Laybach les ministres de Rome, de Turin, de Florence et de Modène. Cette résolution conseillée par la Russie pouvait donner de puissants
appuis aux conseils de la modération; on ne devait pas surtout présumer qu'elle fût favorable aux vues de l'Autriche, dont l'ambition était pour toutes les puissances italiennes un sujet d'inquiétude et d'effroi. De la part du Piémont, par exemple, comment croire qu'il n'en sortirait pas les plus fortes et les plus puissantes réclamations contre l'imprudence d'une agression, dans un moment où les esprits étaient, d'un bout de l'Italie à l'autre, parvenus à un si haut degré de fermentation ? Dans les Ëtats du roi de Sardaigne plus qu'ailleurs, cette agitation était accrue par une haine toute particulière contre les Autrichiens. Cette haine était partagée par les Piémontais de toutes les classes, elle était dans le peuple comme dans la noblesse, elle régnait dans les villes et dans les campagnes comme à la cour. On pouvait même dire que le vieux roi Victor- Emmanuel en donnait l'exemple. Les Piémontais, naturellement braves et belliqueux, avaient pendant leur réunion à la France flguré avec beaucoup d'honneur dans les rangs de l'armée française; comme en France, la conscription avait atteint chez eux toutes les classes, les jeunes gens des plus grandes familles avaient Gni par prendre volontairement et de très bonne grâce du service sous les aigles impériales. Une foule de très bons officiers et plusieurs généraux étaient sortis de cette école ; aussi le roi, lorsqu'il était rentré en possession de ses Ëtats, n'avait-il eu aucune peine à se créer une excellente armée, forte de trente à quarante mille hommes. Elle pouvait être au premier signal portée à soixante mille, parfaitement munis, bien exercés, bien commandés et pouvant hardiment se mesurer avec toutes les troupes de l'Europe. C'était précisément dans cette armée que l'Autriche était détestée, qu'on désirait avec passion délivrer Tltalie du joug honteux qui pesait sur elle.
On ne pouvait croire que la France ne fût heureuse de contribuer à l'abaissement d'un ancien ennemi, on aimait