‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 49 sur 275 · LES SENTIMENTS POPULAIRES EN PIÉMONT · texte numérisé non relu

LES SENTIMENTS POPULAIRES EN PIÉMONT

à penser qu'on allait retrouver de vieux compagnons d'armes et rivaliser avec eux de courage et de gloire. C'était surtout dans la jeune noblesse, placée aux premiers rangs de l'armée, occupant les premières places à la Cour, que ces idées avaient pénétré. Le prétendant à la couronne avait vu ses droits défendus par la France, dans le congrès de Vienne, malgré l'opposition de la cour de Vienne, qui aurait voulu placer sur le trône le duc de Modène. Cette circonstance et son éducation faite tout entière à Paris, avaient donné au prince de Carignan une grande prédilection pour le pays qui lui avait fait tant de bien, et beaucoup d'éloignement pour la puissance qui lui avait été contraire dans une occasion décisive. Il partageait donc avec une entière franchise les idées qui dominaient autour de lui. Le roi avait pour lui une grande bienveillance, et se plaisait à le considérer comme un successeur qui saurait faire respecter les droits de la maison de Savoie.

La révolution de Naples serait-elle l'occasion tant désirée pour décider l'action du Piémont? L'obstacle était dans le peu de sympathie que devaient inspirer à la noblesse les agissements des carbonari et la proclamation de la constitution des Cortès espagnoles en Italie. Une seule chose pouvait surmonter la méfiance que les Napolitains inspi^ raient aux Italiens du Nord et soulever les esprits en leur faveur, c'était que l'Autriche voulût les comprimer par la force des armes; alors, mais seulement alors, leur cause devenait aux yeux du plus grand nombre une cause italienne.

L'augmentation des forces autrichiennes dans le Milanais et dans l'État vénitien causait naturellement les plus vives inquiétudes. Le but qu'ils se proposaient n'était pas douteux ; pour faire usage de ses forces, il fallait à l'Autriche l'assentiment de ses alliés. Jusqu'à quel point étaient-ils disposés à lui laisser prendre dans la Péninsule une prépondérance

qui ne pouvait être dans Tintérôt bien entendu d*aucun des grands Ëtats du continent, qui était surtout tout à fait contraire à celui de la France et de la maison de Bourbon ? Les gens sages espéraient que leur intervention imposerait une solution paciflque. Le parti révolutionnaire, et à sa tête les carbonari, désiraient au contraire un conflit et l'intervention armée des Autrichiens. « S'ils passent le Pô, « disaient-ils, l'Italie se soulèvera, leurs propres sujets « italiens ne seront pas les derniers à courir aux armes : où « sont-ils donc plus détestés que dans la Lombardie et le « pays vénitien? Leur marche sera le signal d'une insur- « rection générale ; c'est alors que la belle et valeureuse « armée piémontaise, placée sur leurs derrières, tiendra « véritablement leurs destinées dans ses mains. » Ils étaient secondés par un homme qui a joué à cette époque un court mais très important rôle dans les affaires d'Italie. M. de Bardaji y Azara, ambassadeur de la cour de Madrid à Turin, était un des agents les plus actifs de la propagande révolutionnaire ; il s'était fait remarquer dans la révolution espagnole et avait plus que personne contribué à l'adoption delà constitution des Cortès. Homme d'esprit et de plaisir, M. de Bardaji avait su se rendre fort agréable à la jeunesse de la Cour et dé la capitale qui fréquentait sa maison. Il avait d'abord partagé cette popularité avec l'ambassadeur de France, M. le duc de Dalberg (I), mais celui-ci n'avait

(1) Le duc de Dalberg appartenait à l'une des plus grandes familles d'Allemagne; il était neveu du dernier coadjuteurde Mayence, grandduc de Francfort; il avait d'abord paru à la cour de Bonaparte premier Consul, comme ministre plénipotentiaire du grand-duc de Bade. Il en remplissait les fonctions à l'époque de l'enlèYement du duc d'Enghien. De là surtout datent ses relations avec M. de Tallejrand, qui lui conseilla de s'attacher déûnitivement k la fortune impériale. 11 fut nommé conseiller d'État; grâce à la protection de Napoléon, il parvint à recouvrer en Allemagne une assez bonne partie des grands biens que sa famille avait perdus. Quand M. de Tallejrand tomba en disgrâce, le duc de Dalberg fut peu employé et demeura presque ignoré dans le Conseil d'État. 11 avait épousé la fille de Mme de Brignole, Génoise d'une haute naissance, dame du palais de l'impératrice Marie-

M. DE BARDAJI A TURIN. 417

pas tardé à être remplacé par M. de La Tour du Pin. Le ministre d'Espagne était donc resté seul en possession d'une influence considérable, qu'il exerçait même hors du Piémont, jusqu'à Naples, par exemple, et dans plusieurs autres parties de l'Italie. Il avait fourni aux carbonari des fonds prélevés sur les empnints faits à Paris pour le compte du gouvernement espagnol. M. de Bardaji n'était en cette occasion que l'exécuteur des volontés de son gouvernement. Plus tard l'emploi de ces fonds faillit causer quelque embarras, lorsqu'il fallut rendre compte devant les Cortès à Madrid des dépenses de l'armée, mais on s'entendit comme de raison pour jeter un voile sur cette difficulté, et il fallut y regarder de bien près pour s'en apercevoir.

Le gouvernement n'avait pas eu de peine à pénétrer toutes ces intrigues, il en avait averti les souverains et leurs ministres à Troppau et appelé leur plus sérieuse attention sur les dangers qui pouvaient venir du Piémont et surtout de l'armée piémontaiso. Lorsqu'on apprit que le roi de Sardaigne allait avoir un ministre au congrès de

Louise, qui joignait à beaucoup d'esprit une grande beauté. M. de Dalberg, en 4812, réussit mal dans une négociation que l'Empereur l'avait chargé de suivre avec le ministre des États-Unis d'Amérique; il fut assez rudement congédié, ce qui acheva de le jeter dans le parti des mécontents, à là tète duquel figurait déjà M. de Talleyrand. Il contribua beaucoup, pendant les derniers jours de 4813 et les premiers de 1814, à le décider de tout hasarder pour précipiter la chute de Bonaparte. Il eut une part très réelle À la restauration des Bourbons et fut membre du gouvernement provisoire qui se forma sous la présidence de M. de Talleyrand. Plus tard il l'accompagna comme plénipotentiaire au congrès de Vienne. Il se rendit, dans cette position, fort utile à son chef. Rentré en France après les Cent-jours, après la chute précipitée du ministère de M. de Tallejrand, il obtint l'ambassade de Turin. Cette situation lui était fort agréable, attendu l'importance personnelle que lui donnait dans ce pays son mariage avec Mlle de Brignole. Il abusa bientôt de cet avantage, la cour de Turin lui reprocha d'être constamment appliqué à accroître dans resi)rit des Génois le mécontentement que leur causait la réunion de l'État de Gênes au royaume de Sardaigne. Il était difficile que le gouvernement de France ne finît pas par prononcer son rappel. Je l'avais longtemps refusé, à cause des services qu'il avait rendus en 1815 à la maison de Bourbon.

Laybachy que ce ministre serait M. de Saint-Marsan que tout le monde tenait pour aussi éclairé qu'honorable , on dut concevoir les meilleures espérances. L'organisation tout entière de l'armée avait été son ouvrage; il devait donc la connaître mieux que personne.

Comment ne pas penser dès lors que la vérité allait enfin être connue à Laybach, que les conséquences probables ou seulement possibles d'une expédition militaire sur Naples y seraient montrées dans toute leur étendue? L'envoyé du Pape aurait certainement les mêmes opinions et donnerait les mêmes avis; nul Ëtat plus que l'État de TEglise ne devait redouter une guerre pendant laquelle il serait au moins obligé de donner passage à toutes les armées belligérantes. La sagesse du cardinal Consalvi était une garantie de la prudence des conseils qui viendraient de ce côté. Même assurance de la part du grand-duc de Toscane, dont le gouvernement était si paternel et pour qui la paix devait être le premier des besoins. Restait la cour de Modène. L'envoyé de cette cour serait certainement dans la dépendance la plus absolue de l'Autriche, mais son autorité était mince. Tout semblait donc prendre une tournure bien faite pour nous rassurer et nous donner confiance dans les paroles de l'empereur Alexandre à M. de La Ferronnays, avant de quitter Troppau. « Soyez tranquille, « nous empêcherons bien les Autrichiens de guerroyer a comme ils le voudraient en Italie. »

Nous nous demandâmes, le duc de Richelieu et moi, s'il ne fallait pas profiter de l'entrée des nouveaux plénipotentiaires italiens dans le congrès, pour envoyer à nos représentants des instructions plus larges que celles que nous leur avions données en dernier lieu. Devions-nous refuser notre approbation à toute action armée contre le royaume révolutionnaire de Naples, dans le cas où tous ces plénipotentiaires viendraient à en reconnaître la nécessité? La France pouvait-elle rester isolée et hostile à toute résolu-

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