RÉVOLTE DU RÉGIMENT DE SEMENOVSKI
saient les scènes dont il venait d'être témoin. Un très grave incident vint encore augmenter son mécontentement. Les derniers jours de septembre avaient vu éclater à Saint- Pétersbourg même, dans un des plus beaux régiments de la garde, un mouvement insurrectionnel dont l'importance et la gravité, dans les premiers moments surtout, étaient fort difficiles à apprécier. Ce régiment, qui portait le nom de Semenovski, était un de ceux que l'empereur affectionnait le plus, c'était celui dans lequel il avait reçu son premier grade militaire. On donnait pour cause à l'esprit de révolte qui s'y était manifesté, l'incroyable rigueur d'un colonel exagérant jusqu'à la cruauté les prescriptions d'un régime militaire déjà fort dur (1).
Mais cette cause apparente n'était^elle pas le prétexte choisi pour donner le signal d'une insurrection plus étendue? Quand l'exemple partait d'un des corps d'élite, quelle influence ne devait-il pas exercer sur le reste d'une immense armée dont le sort et le traitement étaient encore beaucoup moins favorables? Quand un tel événement se produisait à la suite et au milieu des insurrections militaires qui, dans la même année, venaient de renverser trois des plus anciens gouvernements de l'Europe, n'était-il pas juste de concevoir les plus terribles inquiétudes?
On crut un instant que cette efi'rayante nouvelle, qui parvint à l'empereur au moment de son départ de Varsovie, allait le faire retourner sur ses pas, mais il eut la fermeté
(1) L'exagération de la tenue militaire était telle à cette époque dans l'armée russe, dans la garde surtout, que bientôt il fut à peu près démontré que la gêne qu'elle imposait aux fonctions naturelles, jointe à la fatigue des exercices et manœuvres, occasionnait une mortalité fort au delà de tous les calculs ordinaires sur les chances de la vie humaine. Un général russe de beaucoup d'esprit, M. de WoronsofT, qui était à Paris, nous dit un jour à ce sujet qu'il ne voyait dans cette tenue qu'un avantage, celui de faire toujours désirer la guerre au soldat russe, car, ajouta-t-il, il faudra bien en campagne renoncer à cette absurde et barbare minutie, auprès de laquelle les fatigues et les chances de la guerre ne sont rien. Alors le soldat pourra c lâcher un bouton, desserrer une courroie >.
de continuer sa route; rien ne trahit les émotions qui durent agiter son âme. On comprend néanmoins le changement profond qu'elles amenèrent dans ses dispositions. On sut bientôt quel'insurrection du régiment de Semenovski avait été apaisée par la fermeté du général qui commandait à Saint-Pétersbourg et qui était parvenu à persuader aux soldats de déposer leurs armes et de se constituer euxmêmes prisonniers dans la citadelle. Les exécutions militaires qui eurent lieu peu après, suivant les ordres de l'empereur, firent tout rentrer dans le devoir.
Ce fut donc à Troppau que le contre-coup de cet événement se fit plus réellement sentir; on peut le compter au nombre des motifs qui amenèrent les souverains à se concerter, non seulement sur les affaires de Naples, mais encore sur une question d'un intérêt infiniment plus général et plus difficile à régler : sur le moyen de mettre désormais l'ordre social en Europe à l'abri des constitutions sollicitées et obtenues à la pointe des baïonnettes.
Le ministère français avait cru un peu trop facilement, d'après les assurances de son ambassadeur à Londres, que le gouvernement anglais appuierait tout ce qui pourrait être proposé pour faire marcher de front et dans une direction commune les intérêts (i) des puissances alliées, ou
(i) Cette illusion est la véritable faute du cabinet de France à cette époque ; les plus grands embarras qu'il ait éprouvés plus tard en ont été la conséquence. M. Decazes avait été la cause première de cette faute ; telle fut cependant sa facilité à l'oublier qu'on le vit peu après se plaindre du mémoire français dont il fut chargé de donner communication au ministère anglais et le trouver fort imprudent. Je fus obligé de lui rappeler les termes de sa correspondance à trois semaines de date. Cet avertissement le rendit dans le premier moment un peu plus circonspect, mais il fut impossible de calmer la vivacité de son imagination, surtout de l'empêcher de se mettre en avant, de parler de son chef sans avoir demandé d'instructions, même sur les questions les plus délicates. Il ne lui a jamais été possible dans ses fonctions d'ambassadeur d'oublier qu'il avait été ministre dirigeant et qu'il était encore favori du maître. C'est ainsi qu'avec les meilleures intentions du monde il a été un ambassadeur très compromettant. Il écrivait par tous les courriers au Roi, qui lui répondait avec une
QUESTIONS POSÉES A M. DE METTERNICH. ia
pour mieux dire de l'Europe. Il ne tarda pas à être détrompé et à reconnaître que, soit patemment, soit secrètement, l'Angleterre marchait toujours de concert avec l'Autriche; que même quand les paroles de ces deux puissances semblaient divergentes, leurs actes se produisaient avec un accord parfait.
Nous avions compris la difficulté de provoquer ou même de nous associer à toute déclaration collective qui ne réunirait pas l'unanimité des puissances réunies en congrès, tout dissentiment devant encourager les révolutionnaires. Nous nous arrêtâmes à la pensée de faire expliquer catégoriquement l'Autriche sur les résultats auxquels elle voulait et comptait arriver par l'expédition qu'elle préparait avec l'évidente intention de marcher sur Naples. Je rédigeai donc une série de questions qui devaient lui être adressées , sur plusieurs desquelles la réponse devait être assez embarrassante pour M. de Metternich. Avant d'entreprendre l'occupation, n'avait-il pas quelque proposition à faire au roi et au gouvernement de Naples? Comptait-il invoquer l'article secret de son traité avec la maison de Naples? Cet article était contraire aux idées généralement reçues, puisqu'il attribuait à la puissance autrichienne une sorte de veto sur l'exercice des droits de la souveraineté dans l'intérieur d'un État que l'Europe aurait dû croire indépendant. Si l'Autriche n'élevait pas cette prétention, n'avait-elle pas cependant conçu l'idée d'un mode suivant lequel le roi de Naples pourrait lui donner quelque garantie pour l'établissement d'une forme de gouvernement plus librement consentie que ne l'avait été la constitution des Cortès, et moins menaçante pour le repos et les intérêts du reste de l'Italie? Si l'Autriche était réduite à occuper le royaume de Naples, quelle organisation comptait-elle lui
grande exactitude ; il est facile de comprendre combien la correspondance du ministre des affaires étrangères lui paraissait de peu de poids.
donner et quelle durée voulait-elle donner à cette occupation? S'immiscerait-elle dans le gouvernement du pays? Avait-elle enfin entrevu pour la Sicile les conséquences de l'occupation du royaume de Naples? La France était incontestablement fondée à adresser toutes ces questions à l'Autriche, du moment où il n'y aurait pas d'action commune des cinq cours et oîi par conséquent cette puissance serait en quelque sorte laissée à son libre arbitre sur les affaires d'Italie. Dans ce cas, la France était encore fondée à prévenir l'Autriche, et aussi les trois autres puissances, que jusqu'à ce qu'il lui eût été donné une réponse satisfaisante à ces différentes questions, on ne devait induire de son inaction aucun consentement, môme tacite, à rien de ce qui pourrait suivre. Mais la politique et la prudence ne lui conseillaient-elles pas encore une autre précaution? Assuré comme on l'était de la liaison secrète de l'Autriche et de l'Angleterre, ne devait-on pas communiquer à la Russie la série des questions ci-dessus indiquées? Comme il était à peu près certain que M. de Metternich ne pourrait répondre qu'évasivement, l'empereur Alexandre devrait trouver simple qu'on l'engageât à accepter pour lui-même le rôle qu'il avait presque offert à la France par l'intermédiaire de M. de La Sensée et dont la grandeur était faite pour le tenter. Ce rôle, que la France serait en quelque sorte prête à partager avec lui, devait consister, du moment où l'Autriche aurait porté ses troupes hors de ses frontières, à se présenter comme médiateur entre elle et le royaume de Naples, prouvant ainsi que les grandes puissances n'en voulaient ni à la liberté ni à l'indépendance des autres États, qu'elles n'avaient d'autre but que celui d'assurer le repos et le bonheur général. Une telle entreprise devait d'autant plus tenter l'àme élevée de l'empereur Alexandre, que si elle venait à réussir, elle aurait pour conséquence naturelle et nécessaire, non seulement la pacification du royaume de Naples, mais encore une amélioration géné-