M. DE POZZO DI BORGO A LAYBACH
avec son souverain. Il était, de plus, particulièrement lié avec le duc de Richelieu et faisait profession de la plus haute estime pour son caractère. Tous ceux qui vivaient dans son intimité connaissaient son aversion profonde pour M. de Metternich et la politique autrichienne. Dans les longues conversations qu'il avait eues avec M. de Richelieu et moi avant de partir pour Troppau, ses vues, ses projets avaient été en conformité parfaite avec les nôtres; même but à atteindre, mêmes moyens pour y parvenir. Nous l'avions donc vu avec plaisir s'acheminer vers sa nouvelle destination; notre étonnement fut fort grand lorsque nous apprîmes qu'à peine arrivé à Troppau, il avait adopté une conduite toute contraire, qu'il s'exprimait sur notre conduite en termes très vifs. Toutefois, ainsi que nous l'avons déjà dit, ce grand changement ne l'avait pas empêché de se joindre à M. de La Ferronnays pour déjouer les intrigues ourdies contre moi personnellement, sous le ridicule prétexte des intelligences secrètes qu'on m'attribuait avec M. Decazes; mais ce devoir de conscience rempli, il s'était prononcé avec une sorte de passion pour le système de répression violente de la révolution de Naples et pour le rejet absolu de toute composition amicale. Comment expliquer un tel changement de la part d'un homme si éclairé? Pourquoi suivait-il une voie si différente de celle dans laquelle il avait quitté la France depuis la Restauration? Voici ce qui m'apparaît do plus vraisemblable. Il était trop perspicace pour ne pas voir que son souverain était placé sur une pente où il serait à peu près impossible de le retenir. Il avait constaté non moins clairement que le crédit de M. de Capo d'Istria, son ami, malgré I les complaisances auxquelles il s'était abandonné dans son protocole préliminaire, était à son déclin, et que chaque jour ce ministre serait plus ébranlé.
Quant à M. de Nesselrode, tout Allemand et Autrichien d'inclination, son influence devait aller, par une consé^
quence naturelle, toujours croissant, à mesure que celle de son collègue diminuerait. Or, M. de Pozzo di Borgo n'était pas en situation de tenir tête à Forage, n'ayant d'autre appui dans le monde que la faveur personnelle du czar. Bien que d'un caractère passionné, naturellement emporté, il ne manquait pas de cette flexibilité italienne qui s'accommode avec les circonstances et sait ménager les transitions. Bien renseigné par sa correspondance, il est probable qu'il avait à cet égard, avant de quitter Paris, pris toutes ses précautions. Arrivé à Troppau, il n'eut aucune hésitation sur le parti qu'il devait prendre et sut se donner le mérite d'être complètement éclairé, parfaitement convaincu par la puissance des raisonnements de son maître. Il se trouva ainsi tout naturellement rapproché de M. de Metternich ; dès son arrivée à Laybach, ils étaient dans un parfait accord. Cependant on doit rendre cette justice à M. de Pozzo qu'il sut rester dans une juste mesure et ne fit que ce qu'il fallait pour ne pas compromettre sa position. On doit encore reconnaître que s'il modifia ses opinions et sa conduite dans les affaires, ses procédés restèrent bons envers les personnes pour lesquelles il faisait précédemment profession d'estime et d'attachement. Sous ce rapport, le duc de Richelieu et moi n'avons eu qu'à nous louer de lui.
Il résultait de tout cela que l'empereur Alexandre était entièrement dominé par M. de Metternich; on en avait acquis la certitude dès la première conférence. Les plénipotentiaires en rendaient le compte le plus détaillé par les dépêches qui nous arrivèrent à Paris le 22(1). A vrai dire,
(1) Voici une des conversations; je la rapporte parce qu'elle montre comment M. de Metternich posait la question pour se faire écouter par le czar. t Les différentes puissances, disait-il à M. de Blacas, ont € sans doute leurs, intérêts particuliers qui agissent souvent dans des f sens très opposés. La France a les siens, l'Autriche a les siens, dont € plusieurs même la rapprochent d'une manière plus directe de ceux « de l'Angleterre. Peut-être un jour ces intérêts nous amèneront-ils