‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 54 sur 275 · ENTREVUE DE M. DE LA FERRONNAYS ET DU CZAR · texte numérisé non relu

ENTREVUE DE M. DE LA FERRONNAYS ET DU CZAR

La Ferronnays avait eu une conversation particulière avec l'empereur Alexandre ; il avait dans cette communication plus intime trouvé sa résolution encore plus affirmée qu'elle ne le paraissait en public. Ce souverain avait été jusqu'à lui reprocher la prétendue différence qui se rencontrait entre la conduite actuelle du gouvernement français et le langage de son premier mémoire. M. de La Ferronnays , en lui montrant combien ce reproche était peu fondé, poussa la courageuse franchise jusqu'à lui répondre qu'il y avait eu des changements d'opinion et de conduite bien plus réels et plus marquants que celui-là; il lui rappela avec convenance et dignité la communication que lui-même avait eue à Varsovie avec le porteur des dépêches de France, les conseils qu'il avait alors fait transmettre au cabinet de Paris, enfin la dernière conversation de Troppau dans laquelle lui, M. de La Ferronnays, avaitreçu de Sa Majesté l'autorisation de donner à son gouvernement l'assurance qu'on empêcherait bien les Autrichiens de guerroyer en Italie. « Et cependant. Sire, on ne se croit plus obligé de « rester même dans la mesure prescrite par le protocole « préliminaire, rédigé en grande partie dans votre propre « cabinet, car ce protocole stipulait qu'on ne recourrait « jamais à la voie des armes qu'après avoir épuisé toutes « les voies de conciliation , et aujourd'hui on veut tout « commencer par une expédition militaire. » L'empereur n'avait pas été blessé de la hardiesse de cette observation, quoiqu'elle l'eût un peu embarrassé, mais elle n'avait pas eu le pouvoir de rien changer à sa résolution.

Une circonstance bien inattendue était venue la fortifier. M. de Saint-Marsan, ministre de Sardaigne, que nous avons représenté plus haut comme devant faire les plus fortes objections contre une intervention armée, avait été au contraire, dès son arrivée à Laybach,le partisan le plus déterminé des résolutions vigoureuses et poussait à l'entrée en campagne immédiate. Il affectait de dédaigner tous les

dangers; quand on lui parlait de Tarmée piémontaise sur laquelle on ne pouvait s'empêcher de concevoir quelque inquiétude, il ne faisait que rire de ces inquiétudes, ou plutôt s'en indignait et se portait garant de la fidélité de cette armée sur laquelle on osait élever des doutes aussi injurieux. Que répondre à une telle autorité, comment croire qu'elle n'entraînerait pas l'assentiment de tous les autres ministres italiens ?

Ainsi se trouva renversé tout l'édifice sur lequel le cabinet de France avait fait reposer ses espérances, ainsi les instructions du 9 janvier, donnant une plus grande latitude à nos plénipotentiaires, furent inutiles. On ne verra que trop à quel point était grave la faute de M. de Saint- Marsan, combien son pays, son roi, la famille royale et luimême, eurent à s'en repentir! Gomment expliquer une si grave erreur? Faut-il l'attribuer à certaines difficultés de sa position personnelle ? Ayant été, avant la réunion du Piémont à la France, un des plus fidèles et des plus utiles serviteurs du roi de Sardaigne, honoré de sa confiance particulière dans les moments les plus critiques, car c'était lui qui avait été chargé de traiter en 1796 avec le général Bonaparte, il avait fini par entrer au service de ce général devenu empereur. On assurait qu'il n'avait pris ce parti qu'avec une autorisation formelle du roi. Il avait été traité avec grande faveur, placé au Conseil d'État, plus tard appelé à l'honneur de représenter la France comme ministre à Berlin. Dans ce poste qu'il avait rempli jusqu'au jour qui avait vu en 1813 éclater la rupture entre la Prusse et la France, il avait servi son nouveau maître avec distinction et avec une grande loyauté. Son fils aîné avait suivi avec les différences que comportait leur âge, la même fortune que lui ; il avait été page et officier d'ordonnance de l'Empereur. Tous deux étaient rentrés dans leur pays à l'époque de la Restauration et avaient été également bien accueillis par leur ancien maître. Pendant que le père

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