‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 59 sur 275 · NOS PLÉNIPOTENTIAIRES A LAYBACH · texte numérisé non relu

NOS PLÉNIPOTENTIAIRES A LAYBACH

dans les conférences. Les mêmes six procès-verbaux furent envoyés sans plus d'explications au cabinet français.

Comment les plénipotentiaires français avaient-ils été amenés à prendre l'attitude qu'ils ont adoptée à la fin? Ils étaient trois, mais en réalité ils n'étaient que deux ; nous avons dit pourquoi M. de Garaman ne pouvait être qu'un embarras. Restaient donc MM. de Blacas et de La Ferronnays ; leur position, il faut en convenir, était extrêmement délicate. Privés des appuis sur lesquels ils devaient compter, voyant tourner contre eux les ministres italiens, ils étaient placés à une si grande distance du cabinet qui devait les diriger (il ne fallait pas moins de seize ou dixsept jours pour avoir une réponse), qu'on doit peu s'étonner qu'ils ne se soient pas sentis assez appuyés pour persister dans la ligne qui leur avait été tracée. Encore ne peut-on pas dire qu'ils l'aient complètement abandonnée. Après avoir pendant trois semaines soutenu ce qui leur était ordonné de soutenir, défendu ce qu'ils avaient à défendre, ils crurent qu'il fallait céder quelque chose pour éviter une séparation complète entre la France et l'alliance si intime des trois souverains, séparation qu'ils ne pouvaient s'empêcher de regarder comme un fort grand péril. L'intervention armée étant décidée, ils pensèrent avec raison que le plus grand malheur possible serait que l'expédition échouât. Les instructions qu'ils avaient reçues le 9 janvier leur permettaient de s'associer à l'expédition à deux conditions : l'une, que toutes les négociations possibles eussent été préalablement épuisées ; l'autre, qu'elle fût soutenue par le consentement de toutes les puissances italiennes. Cette dernière condition allait s'accomplir; la première manquait, à la vérité, mais n'était-ce pas la seconde qui était réellement la plus importante? Qu'avaitron dû vouloir dans le cabinet français? Conserver en Italie l'influence naturelle qu'on devait y exercer, et empêcher celle de l'Autriche de s'accroître outre toute mesure. JJIais

serait-ce bien remplir ce but que de se séparer dans une telle circonstance de toutes les puissances italiennes et de blâmer si hautement leur conduite? Ne serait-ce pas les jeter décidément dans les bras de l'Autriche? Fallait-il livrer le roi de Naples, si faible, si incapable, à l'influence de M. de Metternich?

Pour rendre moins lourdes les conséquences de l'expédition, pour faire entendre quelques paroles de sagesse et de modération dans la discussion des différentes modifications qui pourraient être apportées au gouvernement, il était nécessaire de conserver une place dans les conseils qui devaient tout décider. De très graves considérations justifiaient donc leur conduite ; ils signèrent le protocole de la séance où ces mesures furent définitivement arrêtées, mais ce ne fut pas sans expliquer qu'on ne devait induire de leur signature qu'un consentement et non une coopération, qu'ils gardaient la même attitude que les puissances italiennes, et qu'ils n'entendaient nullement engager la France comme partie « agissante » dans l'expédition qui allait être entreprise, qu'en reconnaissant l'intérêt de l'Autriche d'engager ses troupes, la France n'entendait pas la suivre, qu'elle était en paix avec le royaume de Naples et entendait y rester.

M. de Blacas eut occasion de faire une déclaration formelle sur ce point et en exigea l'insertion au protocole. Ce fut sir Robert Gordon qui lui fournit cette occasion, en affectant de croire que la flotte française stationnée dans le golfe de Naples allait agir de concert avec l'armée autrichienne et prendre part aux hostilités. Les plénipotentiaires français consentirent seulement à joindre leurs efforts à ceux qui allaient être tentés pour engager les Napolitains à détourner par leur soumission l'orage qui les menaçait. M. de Blacas écrivit à M. de Fontenay, chargé des affaires de France à Naples, pour l'informer des résolutions prises et lui recommander de joindre ses instances à celles des trois

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ministres ayant mission de faire connaître au prince régent les discussions du congrès. II eut soin de le prévenir que c'était sous sa propre responsabilité qu'il lui donnait une direction qu'il regardait comme nécessaire, mais sur laquelle ses instructions n'avaient rien prévu. Môme réduite à ces termes cette démarche était d'une grande importance, parce qu'elle pouvait contribuer à ébranler les Napolitains dans leurs idées de résistance»

La conduite des plénipotentiaires français eut au moins ce résultat, qu'elle empêcha l'emploi du protocole préliminaire de Troppau, cela malgré le soin très affecté par son premier auteur d'en reproduire à tout moment les maximes. L'attachement à cette malencontreuse pièce avait cependant quelque chose de bien extraordinaire, alors qu'elle avait encouru la réprobation de l'Angleterre et lorsqu'on prétendait l'affranchir d'une de ses prescriptions les plus formelles, celle d'employer toujours les moyens conciliatoires avant de recourir à la force. C'était bien quelque chose d'avoir empêché l'introduction en Europe de ce nouveau et redoutable code du droit public, d'où pouvaient naître les germes de tant de discussions. Les plénipotentiaires français parvinrent encore à faire améliorer sensiblement la teneur des actes publics dans lesquels on faisait intervenir le roi de Naples. Grâce à eux, sa lettre à son fils respectait les engagements pris jadis. Il disait qu'il avait fait tous ses efforts pour obtenir une solution pacifique, mais que la détermination des souverains était tellement arrêtée qu'il avait été impuissant à la modifier. En conséquence il demandait à ses sujets leur soumission comme le seul moyen de s'épargner les plus grands maux. Enfin, nos représentants avaient obtenu que dans le cas oïl les Napolitains se soumettraient, aucune contribution de guerre ne serait imposée au royaume des Deux-Siciles (1).

(1) Cette concession arrachée à l'Autriche eut peut-être plus d'inconTénients que d'ayantages, car on peut lui attribuer en partie la

Cette promesse fut coosig'née dans la dépêche par laquelle les ministres des trois cours à Naples étaient chargés de faire connaître au prince régent que l'occupation militaire était une chose arrêtée et convenue avec le roi, sous les ordres duquel l'armée occupante serait placée.

Quoi qu'on puisse penser du parti qu'ont pris en cette occasion les plénipotentiaires français, des motifs qui les ont entraînés, de l'influence plus ou moins grande qu'ont eue sur les déterminations de M. de Blacas ses anciennes opinions et ses inclinations personnelles, quelque déplaisir, même fondé, que ce parti ait dû causer au moins momentanément au ministère qui avait donné des instructions si différentes, il est cependant impossible de nier, nous nous hâtons de le dire, qu'attendu la marche des événements, il s'est trouvé le meilleur de beaucoup. Comment ne pas reconnaître que bien peu de temps après, on aurait eu à regretter amèrement qu'un dissentiment public dans le congrès eût encouragé la fâcheuse entreprise dont nous aurons bientôt à rendre compte?

Tout avait marché vite : le 26 janvier les ministres italiens étaient entrés au congrès, le 27 l'ensemble des résolutions était adopté et le protocole qui les contenait était signé. En même temps, des ordres étaient portés aux commandants des troupes autrichiennes pour qu'elles eussent à effectuer le passage du Pô, et le 2 février une convention particulière était signée entre le roi de Naples et les cours d'Autriche, de Prusse et de Russie. Cette convention portait qu'une armée autrichienne serait, au nom des trois cours, mise à la disposition du roi des Deux- Siciles, et qu'elle serait défrayée par son royaume pendant

résolution que prit dès lors M. de Metternich de faire en sorte qu'il y eût une résistance. Ce fut même en le promettant à M. de Stadion qu'il repoussa les reproches que celui-ci, en sa qualité de ministre des finances d'Autriche, ne manqua pas de lui adresser aussitôt qu'il fut informé de cette renonciation à toute contribution de guerre, dans le cas où il n'y aurait pas de guerre

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l'occupation de ce royaume dont la durée était provisoirement fixée à trois années. Le 5 février, le passage du Pô était effectué et les troupes autrichiennes poursuivaient leur route sur deux colonnes. Tune dirigée par la Toscane et destinée à pénétrer dans TÉtat napolitain en tournant les forces qui occupaient les gorges de TApennin, l'autre devant traverser les Légations romaines et entrer de vive force dans les Abruzzes (1). Pour achever de préparer les Napolitains au sort qui les attendait, une scène assez étrange avait eu lieu à Laybach le 30 janvier. On avait enfin laissé sortir de Goritz M. de Gallo, qui y était confiné depuis trois semaines. Il avait été admis le 30 à voir son souverain, qui l'avait informé de toutes les résolutions prises à l'unanimité dans le congrès par les puissances délibérantes «t lui avait donné communication de sa lettre déjà envoyée au prince régent. Le même soir, il fut invité par M. de Metternich à une conférence à laquelle assistaient tous les ministres ayant pris part aux délibérations, et dans cette conférence on lui donna connaissance non seulement des décisions du congrès, mais même de toutes les pièces et de toutes les instructions envoyées à Naples pour l'exécution de ses décisions. Le tout lui était communiqué non pour qu'il pût discuter, puisque les résolutions étaient déclarées immuables, mais pour qu'il pût témoigner au régent de l'unanimité avec laquelle ces résolutions

(1) Ce grand événement du passage du P6 eut lieu sous les auspices les plus sombres. Hors les cabinets des souverains qui la voulaient, l'expédition sur Naples était généralement considérée comme une faute. Nous avons déjà dit que telle était l'opinion dominante dans la capitale même de l'Autriche, opinion dont avaient pu s'assurer par euxmêmes les différents plénipotentiaires lors de leur passage dans cette ville, en allant de Troppau à Laybach. Cette opinion avait gagné même l'armée autrichienne, ordinairement si impassible. Elle s'y manifesta très visiblement. En traversant le fleuve, elle fut triste, silencieuse et morne. On n'avait pas osé mettre à sa tête le général qui en était le mieux vu, celui qui avait conduit avec tant de succès la dernière expédition contre le roi Murât; ses opinions, disait-on, n'étaient pas assez sûres.

avaient été prises. Le lendemain, il reçut du roi l'ordre de partir et d'aller donner connaissance à son fils et à la nation napolitaine de tout ce qu'il avait vu et entendu. A cet ordre était ajoutée la recommandation d'employer tous les moyens de persuasion dont il était capable pour éviter au pays les affreux malheurs de la guerre.

Quinze jours après, M. de Gallo s'acquitta de sa mission. On voit dans le compte qui a été imprimé qu'il donna alors à entendre que, tant devant le roi que devant le congrès, il avait fait une espèce de protestation contre l'impossibilité où on le mettait de produire une seule des nombreuses observations qu'il avait à faire. La vérité est qu'on redoutait beaucoup sa présence dans le congrès et qu'on éprouvait à l'avance un embarras très sensible de la scène qui résulterait de sa résistance pour peu qu'elle fût énergique. Le prince Ruffo n'avait pas osé se trouver en face de lui (1). Crainte vaine, précaution inutile, car la vérité est que M. de Gallo montra la faiblesse et la soumission la plus complète; son attitude fut honteuse. Voici les seules paroles qui soient en cette grande occasion sorties de sa bouche : « J'ai entendu avec reconnaissance la lecture des « pièces qu'on vient de me communiquer; je comprends « les intentions bienveillantes des souverains, je parlerai tt aux gens raisonnables et les engagerai à se soumettre. » Puis dans ses conversations particulières avec plusieurs ministres, il n'avait pas manqué de donner à entendre que la soumission de ses compatriotes était fort probable, qu'on y pouvait compter. M. de Blacas cependant eut soin de lui faire bien connaître, même publiquement, que la France ne cesserait pas d'insister dans sa conduite, dans tous ses actes, sur les mesures de conciliation, ce qui, par parenthèse, donna beaucoup d'humeur à M. de Metternich.

(i) M. de Ruffo, ambassadeur de Naples à Vienne, avait été appelé par son maître à Laybach ; il possédait toute sa conflance, et était le promoteur le plus ardent des mesures de rigueur et de violence.

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