‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 70 sur 275 · MESURES PRISES CONTRE LA RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

MESURES PRISES CONTRE LA RÉVOLUTION

sommer la ruine de tous les principes, en même temps que celle des gouvernements légitimes monarchiques? C'était entre tant de découragement d'une part et tant de présomption de l'autre que le ministère français avait à prendre une position. Le corps diplomatique tout entier était dans la consternation. La crise n'a pas duré longtemps, les événements n'ont pas produit les conséquences qu'on était fondé à redouter; peu de personnes ont aujourd'hui intérêt à en garder le souvenir; c'est pour cela que nous devons attacher quelque prix à ne pas le laisser entièrement s'effacer. Le ministère qui avait à sa tête le duc de Richelieu avait soutenu la lutte de Tété précédent, il ne devait pas se laisser abattre; il y eut d'autant plus de mérite que les deux chefs du parti royaliste qui y avaient été adjoints partageaient son découragement, à ce point qu'ils paraissaient incapables de prendre ou de conseiller aucune résolution. Les ministres n'en acceptèrent pas moins toutes les responsabilités qui leur incombaient, toutes les mesures de précaution furent prises. La réorganisation deTarmée était heureusement entièrement terminée. Les corps qui composaient la garnison de la frontière d'Italie avaient été particulièrement soignés. Il fallait prévoir le cas où quelque résolution vigoureuse deviendrait nécessaire; on donna au maréchal duc de Bellune le commandement des divisions militaires depuis Lyon et Besancon jusqu'à Marseille. C'était de tous les maréchaux celui dont les opinions royalistes étaient le plus prononcées. Nous étions heureusement armés contre les excès de la presse ; restait le danger que pouvaient amener les discussions passionnées de la tribune. Nous pouvions nous trouver au milieu de circonstances telles, que presque toute Faction du gouvernement serait paralysée par l'action exercée par la tribune et par les encouragements qui seraient donnés aux entreprises du parti révolutionnaire. Fallait-il ne rien faire alors pour surmonter cet obstacle? Il y eut sur cette question une longue

délibération dans le conseil. M. Portai fut d'avis, si les choses venaient à ce point, d'ajourner les Chambres pendant deux ou trois mois et pendant ce temps de gouverner hardiment avec la seule autorité royale.

La crise ne pouvait guère manquer d'être terminée au bout de ce temps; l'insurrection piémontaise serait alors domptée, ou elle aurait fait de tels progrès en Italie qu'on entrerait dans un état impossible à prévoir, les ministres actuels seraient probablement sacrifiés. Il fallait au moins que la France ne contribuât pas au succès de la révolution. Ce plan rencontrait de grandes difficultés. Le budget n'était pas voté : aurait-on assez d'argent pour attendre le retour des Chambres? M. Roy s'en fit fort. La loi de censure, si elle n'était pas renouvelée, devait finir avec la session; on aurait à soutenir que la session n'étant qu'ajournée et point finie, puisque le budget restait à voter, la loi conservait toutes ses forces; dans tous les cas, on aurait à demander un bill d'indemnité ; si à cette époque on avait le bonheur que l'orage fût dissipé en Italie, il serait peu difficile de se justifier. S'il en était autrement, le danger personnel auquel il fallait s'attendre n'en serait pas beaucoup plus grand. Cette proposition, qui avait été concertée avec le duc de Richelieu et moi, eut l'assentiment du conseil, moins toutefois celui de MM. de Villèle et de Corbière, qui sans la repousser restèrent tristes et silencieux. Il fut convenu entre M. de Richelieu et moi que nous éviterions dans notre correspondance toute récrimination sur le passé, que nous ne témoignerions aucune alarme pour l'avenir. Nous devions, puisqu'elle était entreprise, souhaiter le succès de l'expédition autrichienne.

J'ai le droit de constater, non sans fierté, que six mois après, dans une conférence tenue à Berlin, il a été formellement reconnu que la correspondance du cabinet de Paris dans ce pénible moment était la seule qui n'eût présenté aucun caractère de faiblesse. Tout autre avait été l'atti-

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