‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 71 sur 275 · L'EUROPE EN FACE I)E LA RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

L'EUROPE EN FACE I)E LA RÉVOLUTION

tude du cabinet de Berlin. Il s'attendait à tout nioment à voir les soldats de la landwehr répondre au signal que leur donnaient les soldats de Turin (1) et les sociétés secrètes d'Allemagne suivre l'exemple qui leur était donné par les carbonari; il se disculpait d'avoir participé aux actes de Troppau et de Laybach, et ne se gênait guère pour les blâmer.

Le roi de Prusse se félicitait de n'avoir pas assisté de sa personne aux conférences de Laybach; les petites cours d'Allemagne imitaient cette prudente conduite. Dans le fait, il n'y avait que le cabinet anglais qui fût en situation de regarder avec un peu de tranquillité les événements qui allaient se passer. Sa position insulaire, les habitudes de libre discussion que lui donnait son excellent gouvernement, l'attitude qu'il avait eu la prudence de garder à Laybach, les déclarations publiques qu'il avait faites sur ses principes de droit public, lui assuraient pour quelque temps au moins une sécurité que d'autres ne par^ tageaient pas. Pourtant le temps n'est pas éloigné où il sera démontré que les révolutions qui troublent les puissances continentales peuvent compromettre les plus chers intérêts de la Grande-Bretagne. Quant à la faction espagnole, établie dans Paris, sa joie se manifestait jusqu'à la folie. M. deBardaji ne ménageait plus rien et se croyait en état de tout braver; il avait tout prévu, tout su, s'il ne disait pas qu'il avait tout fait.

Alors des émissaires étaient partis de la capitale pour agiter les départements voisins de l'Italie; à Lyon, à Grenoble, les bruits les plus absurdes avaient été répandus. On avait annoncé qu'une révolution venait de s'opérer à

(i) L'exemple de Tarmée piémontaise était bien pjus dangereux en Allemagne que celui de l'armée napolitaine et même de l'armée espagnole. Ces deux dernières n'avaient aucune réputation militaire. La première au contraire était estimée pour sa tenue, sa discipline, sa bonne organisation, sa bravoure et sa science dans l'art de la guerre.

Paris, que le Roi avait abdiqué», que le duc d'Orléans était nommé régent et chef du gouvernement provisoire, que la constitution de i79i était proclamée et le drapeau tricolore arboré. Ces absurdités ne trouvèrent à Lyon que peu de créance et restèrent sans effet ; mais à Grenoble^ il en fut autrement. Dans la matinée du 20, un rassemblement de cinq à six cents personnes s'étant formé, se dirigea vers rhôtel de la préfecture, sous prétexte d'obtenir des informations sur la révolution annoncée. Au sortir de la préfecture, un grand nombre d'entre elles prirent la cocarde tricolore, se promenèrent dans les rues, criant : « Vive la constitution de 1791! A bas la Charte! » La bonne contenance du préfet, du général et des troupes qui prirent les armes et marchèrent sans hésiter droit aux séditieux, les intimida, ils se dispersèrent. La ville fut mise en état de siège pendant huit jours ; cet événement n'eut pas de suites plus sérieuses, bien qu'il fût évidemment concerté avec ceux du Piémont. L'arrivée du duc de Bellune acheva de rétablir la tranquillité.

Quant aux hommes exaltés qui à Paris n'attendaient qu'une occasion favorable pour s'insurger, les événements ont marché si rapidement qu'ils les ont surpris, avant qu'ils eussent eu le temps d'organiser leurs sinistres projets. Ils devaient obéir au signal que leur donnerait M. de Bardaji. Voici un fail qui ne peut laisser aucun doute à cet égard. Nous anticipons un peu sur les dates pour le raconter^ mais plus tard il serait moins à sa place. Dans l'ivresse de son succès et de ses espérances, M. de Bardaji n'avait pas craint d'écrire à sa cour, vers le 20 mars, que quinze jours ne se passeraient pas sans que la constitution des Cortès fût proclamée à Paris; que de grands événements seraient, suivant toutes les apparences, consommés lorsque sa dépêche parviendrait à Madrid. Les ministres espagnols avaient ajouté foi à cette assurance, à ce point qu'ils n'avaient pas craint d'en parler au duc de Laval et

Page 1