LES MENÉES DE M. DE BARDAJI SONT DÉJOUÉES
que Tun d'eux lui avait communiqué la dépêche. L'ambassadeur ne manqua pas d'expédier un courrier en France poiu* faire part de cette singulière confidence. Lorsque le courrier arriva» la situation des choses était déjà bien changée; on était sans crainte» on aurait pu se borner à mépriser, comme elle le méritait, une si présomptueuse déloyauté. Cependant le duc de Richelieu et moi pensâmes qu'il pouvait être utile de prendre barre sur un tel homme et lui faire voir qu'on le connaissait bien. M. de Bardaji fut invité à se rendre chez le duc ; là, nous mîmes sous ses yeux la lettre du duc de Laval, le sommant de donner des détails sur le complot dont le résultat lui avait paru si assuré et qu'il devait connaître. Il ne pouvait se refuser à cette demande faite au nom du Roi, parent si proche et allié du sien ; surtout lorsque les ministres espagnols lui avaient donné l'exemple de la franchise et de la loyauté.
J'ai rarement vu un homme plus abattu, plus atterré devant nos questions si nettement posées. Il balbutia des mots vides de sens, assurant qu'il ne savait rien, qu'on avait attaché trop d'importance à des rumeurs qu'il avait transmises à sa cour. Son mensonge était flagrant, car nous avions les termes mêmes de ses dépêches. Notre parti était pris d'exiger son rappel et en cas de refus de cesser toute relation avec lui, quand nous apprîmes qu'un changement ministériel venait de s'opérer en Espagne ; M. de Bardaji •était appelé au ministère des affaires étrangères. Nous en fûmes donc débarrassés d'une manière tout à fait inopinée.
Nous attendions avec anxiété le résultat des premiers engagements entre les Napolitains et les Autrichiens. Il était impossible que les deux armées ne se fussent pas rencontrées aux environs du 10 mars. Personne ne croyait à une victoire du côté des Napolitains, mais il suffisait d'une première résistance, d'une défense tant soit peu honorable pour faire traîner la guerre en longueur. Les
Napolitains vaincus dans les batailles rangées, se défen* iraient de position en position dans les montagnes, si favorables à la guerre de partisans, harcelant l'ennemi, coupant les communications, retardant sa marche. Us avaient une armée de cinquante à soixante mille hommes de troupes régulières soutenues par soixante mille hommes de milice, qu'on disait bien équipée et bien instruite, le tout commandé par des généraux ayant servi dans les armées françaises et dont plusieurs n'étaient pas sans réputation. Le ministère fut donc bien surpris quand, dans la nuit du 20 au 21, il reçut par la voie de Florence la nouvelle que l'armée autrichienne avait rencontré, le 8, l'armée napolitaine retranchée dans les positions les plus fortes près de Rieti, qu'elle avait emporté ces positions presque sans combat, qu'à la suite de quelques mouvements militaires les Napolitains avaient fui dans la plus effroyable déroute, abandonnant leurs canons, leurs armes, leurs officiers, leurs généraux, et laissant l'entrée du royaume entièrement libre. Je m'empressai, comme c'était mon devoir, de communiquer cette importante nouvelle à mes collègues. La Bourse était alors dans une crise assez forte, le ministre des finances qui avait intérêt à soutenir les effets publics, se crut permis dans la matinée du 21 d'en donner avis au syndic des agents de change. Cette communication fut l'objet à la Chambre des députés de très vives critiques et l'occasion de discours très violents de la part de M. Casimir Perier et du général Foy. L'opposition affectait de ne pas croire à la véracité des nouvelles reçues. Le gouvernement s'était borné à donner le texte même de la dépêche sans commentaires, sans sortir de la neutralité la plus scrupuleuse; le lendemain et le surlendemain, les nouvelles contraires aux Napolitains se confirmèrent, s'aggravèrent à tel point, qu'elles commencèrent à inspirer un peu plus de circonspection aux membres de l'opposition.