LE PRINCE DE CARIGNAN A TURIN
Nous avons à raconter maintenant les conséquences que ces événements aussi rapides qu'imprévus produisirent en Italie. Et d'abord, quelle était la situation du prince de Carignan à Turin? Pour la faire bien comprendre, ils nous faut revenir un peu en arrière.
Quand le prince était arrivé pour la première fois à Turin, il n'avait pas plus de dix-huit à dix-neuf ans. Élevé en France, son éducation avait été assez négligée. Son caractère était rude et peu sociable. Ses débuts à la cour ne furent pas heureux, on le jugea généralement avec sévérité. Il était peu aimé par le duc de Genevois que l'abdication du roi devait un jour appeler au trône. Le roi seul le voyait d'un œil plus indulgent; c'était l'hérifier présomptif de sa maison, de son nom, de sa couronne; deux années se passèrent sans amener de changements dans le caractère du jeune prince, puis ses manières devinrent meilleures, ses occupations plus sérieuses, il s'intéressait aux affaires et cherchait à plaire. C'est alors qu'il se trouva placé à la tète de la brillante jeunesse qui entourait le trône. Le roi dont l'affection pour lui grandissait, lui donna bientôt une grande part dans l'administration de l'armée. Ce changement si heureux était dû à l'influence d'un Français, qui avait su gagner la confiance du prince; dans une correspondance restée secrète, il avait su l'éclairer sur sa position et les devoirs qu'elle lui imposait. Ce Français, homme de beaucoup d'esprit, s'appelait Dedorchet d'Auzers ; il avait été pendant le gouvernement impérial commissaire général de police dans les départements au delà des Alpes, et avait su y exercer ses délicates fonctions avec tant d'adresse et une si parfaite mesure que, sans perdre la confiance du gouvernement qui l'employait, il s'était concilié l'estime et avait acquis des droits à la reconnaissance de tous les habitants du pays soumis à sa surveillance. Ayant épousé une femme alliée aux meilleures familles piémontaises , cette circonstance l'avait
décidé à se ûxer à Turin, à s'y créer en quelque sorte une seconde patrie. Le gouvernement du roi Victor le traitait avec une bienveillance et une distinction toutes particulières. M. d'Auzers était donc reçu dans la meilleure et la plus haute société. Il était resté Français de cœur et eût voulu que la France exerçât une influence prépondérante de l'autre côté des Alpes. Il était fort hostile aux Autrichiens et n'avait rien négligé pour persuader à son prince que la France était l'alliée naturelle de son pays, l'appui le plus certain de ses droits au trône. Sous cette inspiration, le prince de Carîgnan ne tarda pas à partager les sentiments antiautrichiens qui dominaient à la cour de Sardaigne. C'était ainsi que le jeune héritier de la couronne avait été conduit à entrer très naturellement dans toutes les confidences de tout ce qui se tramait contre l'Autriche, à les écouter d'abord avec une oreille bienveillante, puis à promettre son appui et le concours de tous ses moyens à ceux de qui il les recevait ; en cela son inexpérience était bien naturelle ; il n'avait alors que vingt-deux ans ; avec la fougue de son âge, il avait été plus vite et plus loin que ne l'aurait voulu celui qui l'avait engagé dans cette voie. M. d'Auzers prétendait faire de la politique, non de la révolution; il était trop sagace pour ne pas reconnaître que c'est là que serait bientôt acculé son téméraire élève. Il avait, avec son flair d'ancien directeur de police, découvert l'action des carbonari ; la part qu'ils prenaient dans le mouvement ne pouvait amener que le désordre et l'anarchie. II résolut dès lors d'arrêter le prince, s'il en était encore temps, sur le bord du précipice où il se reprochait de l'avoir lui-même conduit. L'a-t-il fait avec une entière franchise ? A-t-il essayé de se servir du prince pour pénétrer jusqu'au fond des intentions des conjurés? Je ne saurais lé dire. Toujours est-il que le prince de Carignan a beaucoup trop tardé à faire connaître aux conjurés qu'ils ne devaient plus compter sur son appui.! Il les à abusés en